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Dario Fo. 
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Carnet noir

Dario Fo, le farceur du siècle

Héritier de Molière et d'Arlequin, l'acteur et auteur italien s'est éteint jeudi à 90 ans. Hommage à un artiste adoré qui a fait du rire une arme, du corps un instrument de libération 

Le griot portait un col roulé, ça lui donnait un air d’hiver qui cachait une sacrée verdeur. Sous le feu de l’Italien Dario Fo, l’époque dévalait, en lazzi, en blagues, en vignettes salaces, en apartés déchirants à l’improviste. Devant ses grands yeux bleus, mille visages, deux mille parfois, s’éclairaient dans une cascade de rire. L’auteur admiré de Faut pas payer! – monté avec brio par Joan Mompart en 2013 à la Comédie de Genève – de La Mort accidentelle d’un anarchiste, savait emballer ses histoires. Il s’est éteint jeudi matin à 90 ans des suites d’une insuffisance pulmonaire. Sa distinction? Avoir été la grande bouche de plusieurs générations.

Lire aussi: Dario Fo quitte la scène, on entend encore son rire qui résonne

L’amour fou avec Franca Rame

Dario était fait pour ça. Dans son village, au bord du lac Majeur, on brode des fables à dormir debout. Ce fils de chef de gare a de l’imagination. Et des élans dévorants. Il s’imagine architecte, entame des études, mais tout se précipite. Il tombe sur Franca Rame, le feu même en scène – elle est d’une famille de comédiens-marionnettistes. Il n’a pas assez de mots et de bouquets pour lui signifier sa passion. Ils sont beaux comme on n’imagine plus et ils se marient un jour de 1954. Dario naît au théâtre grâce à Franca. Ces deux ont la commedia dell’arte dans les veines. Ils ont des révoltes en commun. Ils les subliment en comédies aussi engagées qu’affolantes.

«Le plus grand d’une lignée»

Mais qu’est-ce qui fait l’originalité de Dario Fo? «Il a été auteur et acteur, dans la lignée de Molière, explique le Genevois Philippe Macasdar, directeur du Théâtre Saint-Gervais qui l’a accueilli il y a vingt ans. Dans cette famille artistique, il est l’un des plus grands. Il a une autre caractéristique: cet érudit a toujours considéré que le peuple avait le droit de se nourrir des plus grandes idées.» «Il connaissait tout de l’histoire du théâtre, ce qui lui permettait de détourner les genres, de trafiquer le théâtre de boulevard par exemple», note le metteur en scène Joan Mompart.

Un artiste parfois obscène

Sous les projecteurs, dans son col roulé, le comédien est «hénaurme». Il est cru, mordant, violent même, blasphémateur, quand il se projette en pape sodomisant une mater dolorosa; courageux quand il s’attaque à la mafia et aux gouvernements soupçonnés de tous les trafics d’influence. On leur fait payer, à lui et à Franca. Un jour de 1973, un groupe de néo-fascistes enlèvent l’actrice et la violent.

Dario Fo a épousé son temps, à gauche toute. Toujours, il a été du côté des faibles, des ouvriers muselés, des épouses chiffonnées par leurs maris. Son théâtre est un prétoire: il accuse, mais sa charge est souvent tellement juste et drôle qu’il finit par faire rire les accusés. «Quelles que soient ses opinions, on ne peut être que désarmé par sa verve, son invention, ses pièces ne sont jamais sentencieuses», souligne encore Joan Mompart.

L’Italie à ses pieds

S’il est aussi aimé, c’est qu’il a su investir tous les canaux. La radio après la guerre, la télévision plus tard, avec Franca Rame. «A une époque, il était impossible de trouver un taxi à Rome ou à Milan quand ils passaient à la télé», raconte Philippe Macasdar. Dario est de la «famiglia». C’est le tonton flingueur. Jimini Cricket qui se pose à l’improviste sur votre épaule et qui vous pince les oreilles.

Roi du carnaval, Dario Fo? Oui, comme Rabelais, Ruzzante, Arlequin. Il ne sacralise pas la littérature, il ne roule pas des mécaniques dans les salons, il se fout de l’immortalité des poètes. Il butine, collecte les vilains mots, remonte le cours de la langue, en fait jaillir des expressions grossières, canailles. Cette matière, il la remet en circulation dans ses textes, non pas seulement pour provoquer, mais pour honorer les orphelins de la parole, ceux qui n’ont jamais eu droit de dire.

Un Prix Nobel chahuté

C’est ce panache blanc mais hilare, cet interprète parfois obscène, qui reçoit le Prix Nobel de littérature en 1997. «Comment? Cet agitateur, nobélisé comme Pasternak, Anatole France, Albert Camus? Quel est son chef-d’oeuvre?» s’offusquent des culs-pincés. Son existence. Un art d’aimer. Et de tisonner des révoltes qui ne passeront pas. Sa science est gargantuesque: il épluche tout, le fait divers crapuleux, les chroniques des petits moines, le chant des campagnes, les tubes du transistor.

Sa noblesse d’artiste est là. Il refuse les cloisons entre des matières dites nobles et d’autres triviales. En ce sens aussi, il a été un grand artiste populaire. Dario Fo aura fait preuve jusqu’au bout d’à propos. Il s’éteint le jour même où Bob Dylan est consacré par les sages du Nobel. Il aurait adoré ce choix, lui qui a aussi incarné une contre-culture raffinée, scandaleuse et amoureuse. Ses colères, il les a transformées en joie, souffle Philippe Macasdar. Il était le bateleur du siècle.


Profil

1926: Dario Fo naît à Sangiano.

1954: Il se marie avec l’actrice Franca Rame.

1968: Il écrit et joue «Mistero Buffo», farce médiévale au succès planétaire.

1973: Franca Rame est enlevée et violée par un groupe de néo-fascistes.

1997: Il reçoit le Prix Nobel de littérature.

2013: Franca Rame meurt à 83 ans.

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