«Rien ne remplace l’expérience de l’œuvre»

Beaux-arts A Genève, un colloque traite de l’art et de sa numérisation

Dario Gamboni, historien de l’art, évoque la problématique

Aujourd’hui, on semble énoncer une vérité de La Palice en disant que le plus grand musée du monde, c’est tout simplement Internet. Pourtant, quelle réalité évoque-t-on avec cette sentence? Deux jours durant, à Genève, juristes, historiens de l’art et spécialistes des humanités digitales partageront expériences et points de vue sur la question. Parmi les orateurs, Dario Gamboni, professeur d’histoire de l’art à l’Université de Genève. Le titre de son intervention, «Le doigt ou la lune? Remarques sur l’expérience de l’œuvre d’art numérisée», promet une vision contrastée.

Le Temps: De votre découverte du monde de l’art à aujourd’hui, qu’a changé pour vous la numérisation des œuvres?

Dario Gamboni: J’ai maintenant une longévité suffisante pour porter un regard sur ce qu’apporte la numérisation, puisque j’ai écrit mes premiers ouvrages à la machine à écrire. Je reconnais que c’est une révolution. J’ai toujours vécu avec des reproductions en couleurs, mais je me suis véritablement formé en allant voir les collections permanentes dans les musées, en achetant les catalogues pour compléter la visite. Aujourd’hui, Internet permet l’accès aux musées de manière indirecte, ce qui offre beaucoup de possibilités, mais ne remplace pas l’expérience de l’œuvre. Je travaille sur les musées d’artistes ou de collectionneurs. Leur spécificité tient souvent dans l’absence de circulation des œuvres: ils prêtent peu ou pas du tout. L’accrochage exprime le regard du collectionneur. Pour mon étude, les sites m’ont souvent permis de retrouver et compléter l’expérience de la visite, mais jamais de la remplacer.

– Des exemples de sites réussis?

– On trouve des sites extraordinaires, comme celui du Isabella Stewart Gardner Museum de Boston, qu’on peut ainsi visiter par salle, par artiste, pat type d’œuvres. A chaque fois, on a des images de très bonne qualité, un contexte. De même, je collabore avec l’Art Institute de Chicago, qui donne accès à l’entier de sa collection. C’est un moyen prodigieux de préparer ou d’approfondir une visite. Et cela ne concerne pas que les chercheurs. Un simple amateur peut avoir envie de se renseigner sur une œuvre. En Suisse, les musées ont un retard considérable dans ce domaine alors que donner accès aux collections est un devoir civique. Celles-ci appartiennent à la communauté.

– Et pour la recherche scientifique, quels sont les atouts?

– Les travaux publiés sur le Net doivent aussi obtenir une validation. La Online Scholarly Catalogue Initiative des Fondations Mellon et Getty (OSCI), mise en place avec un groupe de grands musées américains, cherche à cumuler les avantages de l’accès en ligne et du catalogue scientifique. Il est par exemple essentiel que les articles puissent être datés, afin qu’on sache à quel moment de la recherche l’auteur se positionne. Le savoir est toujours situé, il provient d’un spécialiste à un moment donné, mais en circulant sur le Net il va pouvoir rencontrer beaucoup plus facilement des spécialistes d’autres domaines. Les échanges peuvent être fructueux, mais ils ne doivent pas empêcher de se concentrer sur un domaine. Pour écrire mon ouvrage sur Gauguin, qui vient d’être publié en anglais, j’ai dû me donner une discipline de travail qui m’éloignait parfois du Net.

– Quels sont les dangers de la numérisation? A quoi prendre garde?

– Il faut se méfier des fausses promesses. Encore une fois, rien ne remplace l’expérience directe des œuvres. Même si certains sites offrent de très bons zooms et permettent de tourner autour des objets, mieux que certains musées qui placent les sculptures contre les murs ou éclairent les œuvres avec des spots qui les transforment en diapositives. Une image n’est pas l’objet. Indiquer la dimension d’un tableau ne permet pas de faire l’expérience de cette dimension. Et ce n’est pas parce qu’on regarde une œuvre avec un microscope qu’on en saisit l’essentiel. On sera sans doute plus juste en apercevant un tableau dans la pénombre de l’église pour laquelle l’artiste l’a conçu.

– Vous critiquez certaines présentations muséales mais on trouve aussi de tout sur Internet…

– Oui, bien sûr. D’ailleurs, si l’on recherche une œuvre dans Google, ce sont avant tout de mauvaises reproductions pour vendre des posters qu’on va trouver, et sans documentation ni mise en contexte. C’est malheureusement le marché qui l’emporte sur la connaissance. Il faut savoir chercher, en précisant le nom du musée possesseur de l’œuvre par exemple.