Cinéma

D’autres rendez-vous à Samarcande dans «Au bout du monde»

S’aventurant en Ouzbékistan sur les traces d’un poisson mystérieux, Kiyoshi Kurosawa, maître japonais du fantastique, capte avec délicatesse l’étrangeté familière des cultures lointaines

Sous l’apparence lisse des choses glissent les créatures de l’ombre. Les méduses de Jellyfish qui prolifèrent dans les cours d’eau de Tokyo, le plésiosaure de Real, ce film actant que rien n’est réel. Dans Au bout du monde, c’est le bramul qui tient le rôle du gardien occulte des profondeurs troubles. Ce grand poisson d’eau douce, cousin du silure géant du lac de Morat qui remplissait d’effroi les songes enfantins d’André Pieyre de Mandiargues, hante les eaux du lac Aydar, en Ouzbékistan. Une équipe de la télévision japonaise est venue à la pêche au monstre. Elle n’en verra pas le moindre barbillon. C’est à cause de Yoko (la pop star Atsuko Maeda), la présentatrice: le bramul ne peut pas sentir les femmes, affirme un pêcheur du coin.

La misogynie de l’autochtone bourru n’a rien à envier à celle de l’équipe. Le réalisateur, le cameraman et l’assistant vaquent à leurs occupations sans se soucier de Yoko. Ils l’oublient à l’hôtel. Elle doit sautiller dans le lac et pousser des cris d’enthousiasme en évoquant le poisson mystérieux, elle doit s’extasier en dégustant un plov dont le riz n’a pas eu le temps de cuire ou encore se faire centrifuger à répétition dans l’attraction d’un petit luna-park… Elle n’a pas le droit à la parole, juste celui d’être fraîche et joyeuse, pimpante dans sa doudoune orange. «La pression masculine subie par les femmes est l’une des choses les mieux partagées du monde», commente le réalisateur.

Rues grouillantes

Consubstantiels au cinéma de Kiyoshi Kurosawa, l’étrangeté et le surnaturel semblent s’estomper dans son vingt-cinquième film, le second seulement qu’il ait réalisé à l’étranger. Au bout du monde est un film de commande célébrant le 25e anniversaire des relations diplomatiques entre l’Ouzbékistan et le Japon et les 70 ans du Théâtre Navoi, de Tachkent.

Rien n’est plus fascinant que les maîtres du fantastique qui, en mûrissant, prennent leurs distances avec le train fantôme pour se diriger vers des zones plus lisses, plus cérébrales, et d’autant plus dérangeantes. A l’instar de David Cronenberg, glissant des mutations de la chair (Vidéodrome) à celles de l’esprit (M. Butterfly), Kurosawa a produit de la série B, du thriller fantastique, des téléfilms d’horreur, décliné des thèmes classiques comme la maison hantée (Sweet Home), mis en scène des entités anxiogènes comme un virus informatique (Kaïro) ou des envahisseurs extraterrestres (Invasion)…

Exilé dans les steppes ocre d’Asie centrale, le cinéaste traque d’autres fantômes, ceux de l’altérité. Yoko est sa porte-parole. Sa jeunesse, sa stature menue, sa gestuelle enfantine semblent accuser sa vulnérabilité. Brave petit soldat se pliant jusqu’à épuisement aux directives du réalisateur, solitaire et téméraire, elle se lance à l’assaut des rues grouillantes de Samarcande ou de Tachkent, prend des autobus aux destinations incertaines, dévale des talus, traverse tête baissée des sous-voies qui ressemblent à des coupe-gorges. Rêvant d’être chanteuse, elle se faufile à l’intérieur du Théâtre Navoi, se projette sur scène où elle interpréterait L’Hymne à l’amour de Piaf.

Créature cornue

Le bramul restant invisible, une idée germe dans l’imagination fertile du réalisateur: filer une petite caméra à Yoko et la laisser filmer à sa guise le grand bazar. S’élançant sur les traces d’un chat, comme d’autres rêveuses sur celles d’un lapin blanc, la présentatrice se retrouve à filmer un bâtiment militaire. Hélée par des soldats, prise de panique, elle s’enfuit dans le pandémonium du bazar et le labyrinthe des rues adjacentes. C’est Temur, le traducteur, qui viendra la chercher au poste de police où elle pleure comme une petite fille.

Temur est le seul à lui avoir prêté attention, à l’avoir écoutée. C’est aussi lui qui incite en vain l’équipe à investir le Théâtre Navoi dont les splendides décorations sont l’œuvre de prisonniers japonais. Soumis à des conditions de détention très dures, susceptibles d’être exécutés, ces hommes ont néanmoins investi sans réserve leur énergie pour produire une merveille architecturale. Cette abnégation grandiose a tant touché Temur qu’il a consacré sa vie à apprendre le japonais. Voilà pour l’amitié entre les peuples. Car, comme demande le commissaire de police, «comment se connaître si on ne se parle pas?».

Au bout du monde va toutefois au-delà des relations ouzbeco-japonaises sur lesquelles porte son mandat. Il rappelle que le monde réel n’est qu’une illusion, un décor plein de poissons mystérieux dans lequel nous passons comme des ombres. On rentre bredouille de la pêche au bramul. Mais, par la grâce de l’imagination, un bouc rendu à la liberté peut éventuellement revendiquer la gloire du markhor, mythique créature cornue des montagnes d’Asie centrale. Et Yoko réconciliée peut entonner à tue-tête L’Hymne à l’amour, ce chant qui proclame la toute-puissance du sentiment amoureux et donne son titre au film: «Le ciel bleu sur nous peut s’effondrer/Et la terre peut bien s’écrouler/Peu m’importe, si tu m’aimes»… 


Au bout du monde, de Kiyoshi Kurosawa (Japon, Ouzbékistan, Qatar, 2019), avec Atsuko Maeda, Tokio Emoto, Ryo Kase, Adiz Rajabov, 2h.

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