Véritable cœur aquatique à l'intérieur d'une boîte, une vague sans relâche donne vie au mur du hall de réception. Le long de la paroi aménagée de baies, entre couloir et piscine, les nageurs passent et repassent; une muraille blanche, entièrement perlée de visages de Bouddha, adresse ses sourires aux baigneurs plongés dans les eaux azurées; une longue pulsation acoustique et lumineuse parcourt un passage souterrain. Les installations d'artistes - Daniel Schlaepfer, sculpteur, Nicole Blanchoud et Stelio Tzonis concepteurs d'espaces sonores - le design et les éclairages, travaillés pour obtenir un sentiment de confort total, l'architecture solide et sobre de ce nouveau bâtiment, dû au bureau lausannois Richter et Dahl Rocha, enfin et surtout les équipements de bien-être - mais, désormais, on ne parle que de «wellness» - signalent l'évolution d'un lieu emblématique du tourisme de la santé, La Prairie, à Clarens.

Le bien-être devient le nouvel avenir de l'hôtellerie helvétique, un argument aussi persuasif que le furent les charmes de la montagne à l'époque des neiges abondantes et régulières, avant que les mœurs ne s'amollissent dans les eaux tièdes des spas. C'est Jürg Schmid, le directeur de Suisse Tourisme, qui le proclame: «En matière de santé, la Suisse propose une diversité époustouflante, aussi somptueuse que celle de ses paysages alpins... Prenez rendez-vous avec la forme, ici, en Suisse.» Sauf que, dans le domaine du tourisme confortable, la concurrence se fait rude. Rien ne peut être négligé, de sorte que les entrepreneurs se montrent de plus en plus tentés d'ajouter, à la compétence des blouses blanches et aux services délicats des spécialistes en soins de beauté, la séduction supplémentaire d'une belle architecture contemporaine.

S'il n'en est pas le précurseur, Peter Zumthor, l'auteur des bains de Vals dans les Grisons, inspire de toute évidence ce mouvement. Pas une publication touristique qui ne s'y réfère. Le courage et surtout le succès du petit village déshérité qui fit confiance au grand architecte a frappé les esprits durablement. Exemple de la faveur de l'architecture de prestige, l'hôtel-tour projeté par le bureau Herzog & de Meuron au-dessus de Davos, joue sur le contraste. Construire un immeuble de 105 mètres de haut en pleine montagne - pourvu, bien entendu, d'un centre de «wellness» - à côté d'un bel établissement Art nouveau conçu en 1900 pour soigner des tuberculeux, a d'abord paru monstrueux. Mais les arguments des architectes ont convaincu, le plan de zone a franchi le cap de la votation populaire et la tour a de bonnes chances de se réaliser.

De nombreux projets se dessinent, se discutent, s'exécutent. Mario Botta en mène trois de front. Son chantier le plus important et le plus avancé se situe à Arosa, dans les Grisons, où il construit l'installation de «wellness» du Grand Hôtel Tschuggen. Destiné à une clientèle fortunée qui aspire à beaucoup de silence, de calme et de volupté, ce «monastère de luxe», cette «oasis alpine», selon les termes de l'architecte tessinois, déploiera ses «voiles de lumière» en direction des touristes. Le milliardaire mécène qui offre cette œuvre à la région compte sur l'intemporalité de l'art pour conforter celle, déclinante, de la nature.

«La réalisation de centres de «wellness» devient l'un des programmes les plus demandés», confirme le Lausannois Jacques Richter, 51 ans, qui, avec son partenaire argentin, Ignacio Dahl Rocha, 49 ans, travaille depuis 2001 à la mise au goût du jour et à l'agrandissement de La Prairie sur la Riviera vaudoise. Conçu comme plaque tournante de l'ensemble hôtelier, leur nouvel édifice prend appui contre le mur de soutènement de l'ancien vignoble qu'il prolonge; sa construction en terrasses se coule avec aisance dans un site réorganisé où la juxtaposition disparate d'un hôtel-clinique de la fin du XIXe siècle, avec balcons face au lac et jardin à la française à son pied, et d'un lourd bâtiment miroitant de verre et d'acier des années 90, se trouve du coup estompée. Le paysage, ainsi éclairci, retrouve calme et visibilité.

Avec son revêtement en pierre des Grisons gris-verte qui cite explicitement les thermes de Zumthor, ce bâtiment insuffle un coup de jeune à l'établissement où le Dr Paul Niehans, célèbre pour avoir soigné avec succès le pape Pie XII, administrait dès 1931 ses cures de «revitalisation» et que le jet-set du cinéma et de la politique fréquenta assidûment. Surtout, il le place en bonne position dans la sphère du luxe médicalisé en élargissant son offre aux sports aquatiques, au fitness et à une vaste palette de thérapies diverses. Tout en y ajoutant la pincée d'art contemporain qui contribue, elle aussi, au sentiment d'exception et d'exclusivité.

La transformation de La Prairie s'ajoute à toutes celles auxquelles l'hôtellerie helvétique procède sans lésiner depuis une dizaine d'années, à coups de cent millions de francs annuellement investis dans les équipements de «wellness», bains, hammams et autres installations aquatiques. A coups d'imagination et de démesure aussi. Mario Botta s'apprête à noyer la place du village de Rigi-Kaltbad, en surplomb du lac des Quatre-Cantons, dans un nuage de vapeur colorée qui s'élèvera de bains aménagés en sous-sol. Pour le centre de «wellness» du Grand Hôtel de Bad Ragaz, l'architecte zurichois Karl Steffen a préféré un style que la revue Hochparterre qualifie de «classicisme parfumé», avec colonnades, arcades et plafonds ornés.

Sur la pelouse, devant un Waldhaus de Flims de style Belle Epoque, le bureau grison Hans Peter Fontana & Partner et la Zurichoise Pia Schmid ont posé un cube de verre rayonnant de lumière avec piscine contiguë; il comporte sauna, fitness, cabines de soins... Les parlementaires fédéraux, qui ont choisi de tenir leur session d'automne 2006 à Flims succomberont-ils à la séduction de ce diamant? Ils y découvriraient les ressources grâce auxquelles le tourisme suisse riche trouve un nouvel élan.