Il y a presque cinquante ans, il avait déjà l’air sérieux, derrière des lunettes à la monture lourde. Sur la couverture du Time Magazine, le 8 novembre 1954, son portraitiste avait bien essayé de multiplier les diversions : tout un tas de notes suspendues, de pianos en quinconce, de saxophones à l’air libre. Mais rien n’y faisait. Il était sinistre.

Le jeune musicien californien dénonçait dans l’article l’affreuse tendance des auditeurs à poser sous son nez « de pleines bouteilles de bourbons ». Dave Brubeck, quand il jouait, détestait qu’on rigole, qu’on parle, qu’on se meuve d’une table à l’autre, qu’on mange et surtout qu’on frappe des mains dans le désordre. Il se faisait du jazz l’idée d’une musique qu’il était nécessaire d’écouter.

Deuxième jazzman après Louis Armstrong à avoir eu l’honneur de la couverture du Time, Dave se plaignait encore, arguant du fait qu’il méritait moins que Duke Ellington ce triomphe et que, Noir, on ne lui aurait pas donné cette chance. Car oui, Brubeck était Blanc.

Né en 1920, il avait même appris, grâce à une mère pianiste contrariée qui l’avait éduqué, le contrepoint auprès du compositeur Darius Milhaud. Il avait aussi croisé Arnold Schoenberg à deux reprises, sans grand succès ; le dodécaphonisme avait pour lui le goût du possible, mais l’odeur du corseté. Dave en avait tiré un goût des fugues, des harmonies mutantes et surtout des rythmes complexes.

Prenez « Take Five », cet hymne composé par son frère en arme, le saxophoniste Paul Desmond. Une pulsation qui menace de s’effondrer, une mélodie qu’on cherche depuis toujours à oublier sans y parvenir et puis ces cinq temps, à l’infini, quand la plupart ne savent compter que jusqu’à quatre. Dave Brubeck n’était pas ce chimiste obscur des identités européennes qu’on a souvent décrit, il n’était pas ce blanchisseur de l’Afro-Amérique, il était juste un décrypteur halluciné des cultures qui le traversaient et un improvisateur savant.

Après un séjour en Turquie pour le compte du département d’Etat américain qui voulait réhabiliter l’image du pays en envoyant sur tous les champs ses meilleurs ambassadeurs du swing, il revient l’esprit plein de pistes, de pulsations minées, d’appels du pied. Brubeck était de ces jouisseurs qui aiment connaître jusqu’au dernier grain de sable du terroir dont ils goûtent le vin. Et les gens en raffolaient.

Totalement décomplexé par ce laborantin blanc, costume et besicles d’écailles, le public le suivait. Son album « Time Out », en 1959, a été le premier disque de jazz à dépasser le million d’exemplaires vendus. En quartet puis en octet, le musicien savait faire passer ses petits trésors polytonaux pour les refrains pop qu’ils n’étaient pas.

Que reste-t-il aujourd’hui de Dave Brubeck alors qu’il est décédé mercredi à 91 ans en allant rendre visite à son cardiologue, en compagnie de son fils Darius ? Que peut-on aimer encore de cette carrière presque ininterrompue – il se présentait il y a quelques mois face à des spectateurs qui n’espéraient rien de mieux de la vie ? Contacté à New York, le pianiste Jason Moran, l’un des plus brillants créateurs de sa génération, résume assez bien l’enjeu.

« Brubeck représente la possibilité même de la musique, de l’impact de « Take 5 » à la dimension politique des Jazz Ambassadors. Grâce son engagement pour l’éducation, au sein de son institut en Californie, des légions d’étudiants ont débuté leur carrière avec son sceau. » Dave Brubeck rappelle un temps où le jazz n’était pas une jolie chose à ranger dans la mémoire. Il était un combat en cours.