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David Liang dans le feu de l'action.

Musiques

Dave Liang, Shanghai Swing

Le musicien innove avec son jazz électronique qu’il fait vivre au rythme de mélodies chinoises et de chansons en mandarin. Né aux Etats-Unis de parents chinois, il marie les deux cultures

Un jour, ce fut la révélation. En 1997, au Peace Hotel jazz bar de Shanghai. «Je n’avais jamais entendu un tel jazz, enrichi de paroles, de mélodies et même d’instruments chinois. Ce jour-là a changé ma vie. J’avais trouvé quelque chose qui me parlait vraiment, à moi qui avais toujours été coincé entre deux cultures, celle de mes parents, venus de Chine, et celle du pays où je suis né, les Etats-Unis.»

Attablé dans un restaurant de Canton, où il dévore les fameux dim-sum, Dave Liang, aujourd’hui 37 ans, parle de sa virée au Peace Hotel comme si c’était hier. Cependant, rien n’était encore gagné pour le meneur du Shanghai Restoration Project, qui achevait il y a dix jours une tournée de concerts en Chine.

Avec le recul, son style paraît évident. Récompensé par un Emmy Award en 2010, salué par les magazines Rolling Stone et Wired ainsi que le Wall Street Journal, Dave Liang s’est fait un nom en brodant la musique dont il est amoureux, le jazz. Avec bien sûr, ses tonalités hip-hop et électroniques, un peu à la manière dont Gotan Project, un groupe qu’il apprécie, revisite le tango. Mais surtout, et là tient sa véritable originalité, avec les airs chinois et les chansons en mandarin qu’il réinvente ou compose.

«Dave fait partie de ceux qui ont le courage de retourner à leurs racines. Il sait particulièrement bien les utiliser pour en tirer quelque chose de nouveau, un autre son», salue Chi chung Wong. Cet ancien DJ hongkongais a travaillé pour la maison de disques Emmi et coproduit le titre «Seven Years in Tibet» de David Bowie. Aujourd’hui en poste à l’Université de Hongkong, il déplore «la mondialisation des goûts musicaux» qu’il observe chez les étudiants. La musique de Dave Liang a aussi séduit B10, une des salles les plus réputées de Shenzhen, où il s’est produit deux fois ces derniers mois. «C’est une belle collaboration. Ils font de la bonne musique, facile à écouter et qui répond à nos exigences», commente Midori Yin, de B10.

Le Shanghai Restoration Project n’aurait pourtant pas vu le jour sans la mère d’un ami musicien. «Vu tes origines, pourquoi ne mets-tu pas de la musique chinoise dans ce que tu fais?», m’a-t-elle demandé un jour. A l’époque, Dave Liang composait «de la mauvaise pop. Je voulais en faire mon métier, mais ne trouvais pas un moyen d’en vivre», raconte celui qui a étudié les mathématiques et l’économie à Harvard. «J’ai d’abord trouvé sa remarque un peu raciste, se souvient-il. Et puis j’ai compris qu’elle avait raison. Qu’il n’y avait pas de raison que je cache qui j’étais.»

Né au Kansas, Dave Liang a été élevé comme un Américain, à l’école, et comme un Chinois, à la maison. «Ma mère exigeait que nous parlions mandarin chez nous», explique-t-il. Sa famille a fui la Chine au moment de la guerre civile, à la fin des années 1940. Chez lui, son grand-père jouait de la flûte traditionnelle et sa grand-mère lui racontait l’histoire chaotique de son pays natal au début du XXe siècle. Sa mère chantait des airs d’opéras et des chansons populaires. «Comme les Américains de mon âge, j’adorais Led Zepplin, mais je sentais bien aussi que j’étais différent», observe-t-il.

Décidé à exploiter cette double culture, il mène des recherches sur le jazz des années 1930 et 1940 à Shanghai. «Il n’en restait presque plus rien, la faute à la guerre civile, relate-t-il. Voilà pourquoi, il y a maintenant 10 ans, j’ai voulu «restaurer» cette musique». L’album «The Classics», sorti en 2014, est sans doute le plus explicite. Il revisite une série de vieux titres, interprétés par Zhang Le, une chanteuse de Shanghai. Parmi eux, «Rose, Rose I Love You», un tube de 1940 que chantait alors Yao Lee, une des divas de l’époque.

Installé à Brooklyn, Dave Liang joue ainsi les bâtisseurs de «ponts» en l’Occident et la Chine, se réjouit Chi chung Wong, qui observe qu’à de rares exceptions, comme Jackie Cheung dans les années 1990, la musique asiatique peine à percer sur la scène mondiale. L’enfant du Kansas sourit quand on lui dit que ses albums rendent l’apprentissage du mandarin moins rébarbatif, un peu comme les Beatles ont permis à plusieurs générations de progresser en anglais. «Des Européens m’ont écrit sur Facebook pour me dire qu’ils ont écouté ma musique et que, pour cette raison, ils sont allés en Chine. Cela veut dire beaucoup pour moi», souligne-t-il.

A Canton, Dave Liang se produisait avec Lei Lei, un jeune réalisateur chinois de films d’animation, invité l’an dernier à Shanghai dans la résidence pour artistes du Swatch Group. Sur scène, ils ont produit un spectacle entre concert et théâtre, jouant deux enfants, l’un américain, l’autre chinois. Une autre façon de construire des ponts.


En Chine, l’heure n’est pourtant pas aux réjouissances pour les musiciens. L’an dernier, le régime communiste a publié une liste de 120 chansons interdites, parce qu’il les jugeait «obscènes, violentes» ou portant atteinte à la «moralité sociale». Des artistes de renommée internationale, comme Bon Jovi en septembre dernier, ont vu leurs concerts annulés pour leur prise de position publique contre Pékin. «Provoquer ne mène nulle part. Ici ou ailleurs, cela n’amène pas les gens à changer d’avis», commente Dave Liang. Il juge que la scène musicale chinoise reste extrêmement dynamique et que «Pékin ne peut tout contrôler».

La musique du Shangai Restoration Project servirait-elle de «soft power» à la Chine populaire? «J’aimerais être la 'soft power' de tout le monde!, répond-il. Je travaille avec des artistes chinois, cela donne une bonne image. Mais je reste un Américain.»

«Life Elsewhere», son dernier album à paraître en août, aborde un registre plus personnel. Les chansons, à nouveau interprétées par l’envoûtante Zhang Le, ont été écrites par Sun Yunfan, l’épouse de Dave Liang. L’une d’entre elles appelle à «l’unité pour sauver l’humanité». «Nous parlons d’environnement, pas de politique, dément le musicien. Dans cet album, il est question de l’individu. Beaucoup de personnes sont soumises à la dictature du courant dominant, en Chine comme aux Etats-Unis. Hollywood influence notre façon de vivre, nos goûts. Nous parlons de ceux qui font la démarche de se mettre à l’écart.» Ceux qui, comme lui, vivent entre deux mondes.


Profil

1979 Naissance au Kansas, Etats-Unis, de parents chinois

1983 La famille déménage à New York

1997 Découvre le Peace Hotel Jazz Bar de Shanghai

2005 Création de The Shanghai Restoration Project

2014 Sortie de «The Classics»

2016 Nouvel album «Life Elsewhere»

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