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Bande dessinée

Dave McKean, le quêteur multiple

Le festival lausannois BDFIL rend hommage à un créateur hors norme. Peinture, photo, musique, collage, cinéma: l’Anglais sait tout faire

En trente ans d’activité, Dave McKean s’est imposé comme l’un des créateurs les plus influents et les plus éclectiques de sa génération. Il touche à tout et avec lui tout devient audace et rampe onirique. Il est tour à tour photographe, dessinateur, peintre, artiste numérique, colleur, scénariste, cinéaste, musicien et parfois tout à la fois. En fait, il serait plus rapide d’énumérer ce qu’il ne sait pas faire. Roi de l’amalgame, de la collusion iconographique, pionnier de la picturalité en bande dessinée, il a marqué l’histoire du 9e art comme peu d’autres.

Né en 1963 à Taplow, un petit village près de Maidenhead, il suit les cours du Berkshire College of Art avant d’aller chercher du travail aux Etats-Unis. Il est dit qu’il se retrouve à New York en 1986, sans emploi, sans contrat, quand il rencontre un compatriote lui aussi exilé, Neil Gaiman. Quand deux talents aussi novateurs se retrouvent face à face, cela fait des étincelles, du genre à réveiller un volcan ou une industrie ronronnante. Ils sont aux premières loges d’un mouvement plus général et les coups de pied se multiplient dans la fourmilière. Leurs noms se retrouveront alors associés à l’émergence de l’âge moderne des comics.

Romantisme noir

Leur première œuvre commune, Violent Cases, sort en 1987 et traite d’une enfance perturbée. Gaiman démontre déjà son art de raconter une histoire – qui se raconte elle-même – et McKean son intérêt pour le romantisme noir et la destruction des cadres et des règles qui régissent habituellement la bande dessinée. Sous ses airs d’ursidé sympathique et sa gentillesse naturelle, l’homme est bien un révolutionnaire de la meilleure espèce. Là, les cases se rétrécissent et se multiplient, les images s’étalent au-delà des gouttières. La forme et le fond annoncent déjà les futurs travaux de cette collaboration.

A lire: Superman, aux confins du mythe

Le duo signe alors chez DC, l’éditeur de Batman et de Superman, et produit Black Orchid, le récit d’une héroïne de seconde zone qui connaîtra ainsi un moment de gloire. Surtout, cela permet à Dave McKean de peaufiner son style de peinture. Il s’attaque aussi à ce qui deviendra sa spécialité, le design de couverture, en l’occurrence pour Hellblazer, les histoires du magicien occulte John Constantine. Avec le recul, cela symbolise bien le changement de paradigme dans l’univers des comics de l’époque: un dessinateur anglais illustrant un antihéros londonien imaginé à peine quelques années plus tôt par un autre créateur venu de la Blanche Albion, Alan Moore. Plus qu’un défi pour dictionnaire de synonymes, il y a là l’illustration de ce que l’on a appelé l’«invasion britannique», qui transformera la bande dessinée américaine mainstream, avec la reconnaissance de l’intelligence du lecteur. On ose dorénavant des sujets plus adultes, même dans les récits de superhéros. Et ce changement vient en grande partie des îles anglo-saxonnes: Alan Moore, Grant Morrison, Mike Carey, Peter Milligan… et bien sûr le duo Neil Gaiman et Dave McKean.

«Enter the Sandman»

Ces derniers établissent définitivement leur réputation grâce à la série Sandman, entre 1989 et 1996, dont la popularité dépasse très largement le cadre restreint des amateurs de comics. Il est un des rares à se retrouver sur la liste des best-sellers du New York Times. Ces histoires mettent en scène le maître des rêves et de sa famille d’Eternels, chacun représentant un concept anthropomorphisé, comme la Mort, le Destin, le Désir, etc. Mélange de mythologies anciennes, de récits parfois intimistes, de questionnements sur la création et l’existence, sur le temps et sur la notion d’humanité, Sandman est à la base du label Vertigo, dont l’influence sur la BD américaine est toujours visible aujourd’hui. Dave McKean en assure la couverture mensuelle des 75 numéros, ainsi que des séries dérivées. En mélangeant les techniques et les textures, il assure la renommée du titre, au point qu’elles seront réunies dans un ouvrage d’art indépendant – paru en 2016 chez Urban, qui réédite d’ailleurs la plupart de ses œuvres de cette période.

Entre-temps, il appliqua cette exigence graphique, mélange de peinture, de crayonnés, de traits réalistes et oniriques, de photo et de «bidouillages», à l’un des personnages phares de l’éditeur, Batman. Sur un scénario de l’alchimiste Grant Morrison, il rend palpable la folie qui sous-tend le désormais classique Arkham Asylum, dans lequel le héros chauve-souris s’enfonce au cœur de cet hôpital psychiatrique maudit, quitte à se perdre lui-même. Ce coup de maître marque cependant la dernière incursion de McKean chez les superhéros, dans lesquels il dit ne pas trouver d’intérêt.

Touche-à-tout

C’est avec l’immense Cages (1991), dont les dimensions mêmes représentent un pied de nez aux comics traditionnels, que McKean s’impose comme auteur complet, au texte et au dessin. Eloigné de son style sombre et esthétisant, le trait est tiré au couteau, plus brut, plus anguleux et expressif. L’Anglais questionne l’acte de créer, se met en abyme, se met en musique. Car cet ouvrage souligne sa capacité à imprimer une musicalité et un rythme à son récit. Rien d’étonnant quand on sait qu’il est lui-même musicien de jazz. Depuis les années 1990, il va d’ailleurs produire plus de 150 couvertures d’albums, pour des musiciens aussi divers qu’Alice Cooper, Dream Theater, Front Line Assembly, Roy Harper ou Tori Amos.

Il multiplie les projets, peut-être moins visibles, mais tout aussi enrichissants: plusieurs ouvrages sombres pour enfants, des illustrations pour de grands magazines américains, une BD érotique (Celluloid, chez Delcourt) ou plus récemment encore le magnifique Black Dog (Glénat), vision noire de la Première Guerre mondiale dans les pas de Paul Nash. Ajoutez à cela quantité d’autres travaux spécifiques, du théâtre, des timbres, des courts métrages, des illustrations pour le cinéma, dont les 2e et 3e opus de Harry Potter… Sans compter les films qu’il réalise lui-même, comme MirrorMask (2005), sur un scénario commun avec Neil Gaiman, ou Luna (2014). L’homme semble insatiable.


BDFIL, Lausanne, du 13 au 17 septembre. Invité d’honneur du festival, Dave McKean effectuera une visite guidée de son exposition (vendredi 14 à 16h30) et animera une master class (dimanche 16 à 10h30).

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