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Dabid Bowie en septembre 1997, à Chicago.
© © Reuters Photographer / Reuter

Hommage

David Bowie, noire était l’étoile

La star britannique est morte deux jours après son 69e anniversaire. Il venait de sortir «Blackstar», une sorte d’auto-requiem au charme prophétique. Avec une exigence de beauté reconduite jusqu’à la fin, il a chanté un monde avili

«Oh I’ll be free/Just like that bluebird/Oh I’ll be free/Ain’t that just like me». C’est la dernière phrase de «Lazarus» dont le clip est sorti il y a quatre jours. «Je serai libre/Comme ce merle bleu/Je serai libre/N’est-ce pas tout moi?» Plusieurs jours que l’on écoutait le nouvel album Blackstar, avec dans la tête une renaissance, le retour en grâce d’un artiste dont chacun sanctifiait les métamorphoses. David Bowie se savait mourant; la maladie s’installait. Et, dans cet auto-requiem éblouissant, le moindre détail est aujourd’hui relu à l’aune d’un au revoir triomphal. Il faut donc tout reprendre depuis le début.

Ce n’était pas un pied de nez mais un testament. Le communiqué de la famille, le matin du 11 janvier, est d’une sidérante banalité. «David Bowie est mort en paix, entouré par sa famille après une courageuse bataille de 18 mois contre le cancer.» Dix-huit mois, le temps d’un disque. Que faire quand on a déjà sorti 27 albums depuis presque 50 ans? Quand on a déjà pratiquement déjà défini, dans la pop culture, chaque décennie qu’on a traversée? Que faire alors, quand on sait qu’il s’agit du dernier? Ne rien céder aux larmes. Ne rien lâcher devant l’ennemi, ni le rictus ni la rage. La vie est une bataille que l’on perd avec panache.

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On essaie d’imaginer cette nuit où David Bowie s’enfile dans le 55 Bar de Christopher Street, au sud de Manhattan. Il a dans la tête la musique du saxophoniste Donny McCaslin, le disque Casting for Gravity au souffle chlorhydrique. Il a enfilé une casquette de baseball en feignant de croire qu’on ne le reconnaîtrait pas. Il a invité son binôme depuis 1969, depuis Space Oddity, le producteur Tony Visconti qui n’a pas pu se libérer. Bowie découvre son dernier groupe dans une demi-cave de jazz, l’ultime relique d’un underground new-yorkais, face aux clubs gays et au bitume. Blackstar naît à ce moment précis.

Jason Lindner: «Il nous disait: prenez du bon temps!»

Nous parlions il y a quelques jours avec le pianiste Jason Lindner, qui a participé aux sessions. Il évoquait la légèreté, l’atmosphère studieuse et l’appétit invraisemblable d’une star qui a toujours pris la chansonnette avec la conscience qu’elle concentrait l’époque: «Le concept de Bowie est à l’opposé d’un album pop. Il nous disait: prenez du bon temps!» Dans ce disque, tout respire l’audace. «I’ve got nothing left to lose», chante-t-il dans «Lazarus», je n’ai plus rien à perdre. Il est tour à tour un gamin graveleux, la main qui s’agite sur le nez dans le clip de «Blackstar», et un vieillard déjà momifié qui se fout de son lit de mort.

Tout est relu, oui, après cette disparition: le texte prophétique de «Lazarus». Dans La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese, Bowie se lavait délicatement les mains devant une crucifixion requise. Il jouait Ponce Pilate. Pour sa dernière chanson mise en images, Bowie convoque une autre figure biblique, Lazare de Béthanie, auquel Jésus annonce: «Cette maladie ne mènera point à la mort; mais elle est pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle.» Dans le clip sorti jeudi, la mort s’extrait d’une énorme armoire bourgeoise. Lazare-Bowie est couché dans un lit d’hôpital, les yeux bandés et scellés; ses mains cadavériques, veineuses s’accrochent au drap. «Look up here, I’m in heaven». «Regarde en l’air, je suis au ciel.»

Le testament dans la dernière œuvre

On traque toujours la part testamentaire d’une dernière œuvre. Quelle vérité cachée révèle un artiste voyant, dont un pied serait déjà au-delà? En général, surtout chez les rockeurs dont la mort n’est pas prévue, on s’échine à imaginer la prophétie derrière ce qui n’était pour eux qu’une pirouette de plus. Mais il existe quelques exemples ailleurs d’un épilogue construit, d’un ultime message. Pour Thierry Jobin, directeur du Festival international de films de Fribourg et grand fan de Bowie, le dernier film de John Huston procède de la même geste: «En 1987, le réalisateur américain sort The Dead quelques semaines avant sa mort. Il a tourné sur une chaise roulante avec une bouteille d’oxygène dans les mains. Il est né en 1906, il montre le Dublin de 1904, ses racines. C’est une veillée funèbre marquée par les chansons de l’enfance.» Un retour sur soi.

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Ce qui a toujours frappé chez Bowie et qui surpasse de loin le simple cadre pop, c’est la constance des motifs, l’obsession pour des mythologies qu’il a fabriquées. Le plus récurrent, c’est Major Tom. En 1969, Bowie chante «Space Oddity». L’histoire d’un cosmonaute dont la fusée tombe en panne et dérive dans l’espace. Tandis que le centre de contrôle s’alarme, Major Tom médite. «I’m feeling very still/And I think my spaceship knows which way to go/Tell my wife I love her very much she knows»; «Je suis très tranquille, je pense que mon vaisseau sait où il va, dites à ma femme que je l’aime beaucoup, elle le sait.»

En 1980, tandis qu’il cherche à revenir de ses excès, Bowie reprend le personnage dans «Ashes to Ashes». Il n’a que 33 ans et pose déjà le bilan. «Ashes to ashes, funk to funky/We know Major Tom’s a junkie»; «Poussière, tu redeviendras poussière. Du funk au funky. On sait que Major Tom est un junkie.» Major Tom réapparaît encore, dans le clip de «Blackstar». Il n’est plus qu’un squelette enfermé dans un scaphandre, une idole païenne dont le crâne est serti de pierres précieuses. David Bowie se sert de son double, comme il s’est servi de Ziggy Stardust, du Thin White Duke ou d’Aladdin Sane pour réaffirmer le conflit entre la star et l’homme.

Pendant 50 ans, l’exploration du lien entre l’intime et l’universel

Quand Michael Jackson est mort, en 2009, on se demandait déjà de quoi était faite une vie sous l’œil public, soumise aux désirs et aux commentaires; ce que la pop star avait de spécifique, quelles conséquences impliquait la résonance mondiale du moindre geste ébauché. Pendant presque cinquante ans, David Bowie a exploré avec une intelligence hors du commun le lien entre l’intime et l’universel. Fils d’Andy Warhol, il n’a pas tant devancé les modes qu’il les a marquées de son sceau, avec distance, parfois avec sarcasme. Il a été glam, psyché, punk, new wave, yuppie, bobo, mutant; il s’est placé à l’avant-scène dans le théâtre de nos goûts, de nos peurs.

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Jusqu’à la fin, il avait en tête cette responsabilité, que sa vie dise quelque chose. On pense à cet instant à Mozart, dont le double à perruque rose grimace de rire dans le film de Forman. Il agonise entouré par sa femme et sa jeune sœur, le médecin de famille, Thomas Franz Closset, veille dans le coin d’une chambre misérable. Il veut mettre un terme à son Requiem. Il reprend des obsessions qu’il amplifie, il cherche ce dont encore il n’a pas témoigné, il veut une œuvre qui dure, qui ne s’épuise pas. Un chant qui couvrira l’homélie des autres. Bowie avait 69 ans. Certains, l’autre jour, scrutaient dans Blackstar les références à Daech, le journal de bord d’une époque mise à sac.

Le monde comme une danse macabre

Bowie parlait en réalité de lui. Il démêlait une fois encore la pelote de ses idées fixes. Comme dans Scary Monsters, dans Young Americans, dans Let’s Dance ou dans Outside, il traitait du monde comme d’une danse macabre, des hommes comme d’insectes élégants qui se débattent dans leur impuissance. «Mais quel drôle de pays que le nôtre; c’est un pays triste, disait-il.» En 1937, Ramuz publie Si le soleil ne revenait pas, l’histoire d’un vieux guérisseur, Anzévui, qui annonce à son village alpin que le printemps ne verrait pas le retour de la lumière. Le soleil revient. Le vieux est mort.

Il y a quelque chose de cette prophétie, au long de Blackstar. Dans le film sur Basquiat où Bowie jouait Warhol, il est conté le drame de ce petit prince enfermé au sommet d’une tour dont la couronne frappe sur ses barreaux; aux alentours, on ne perçoit pas la détresse mais la musique, sublime. David Bowie a chanté, avec une exigence de beauté reconduite jusqu’à la fin, un monde avili, noyé de soupçon, qu’on ne peut plus considérer que par la comédie. Aujourd’hui, il nous abandonne à notre mélancolie.

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