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David Cronenberg avoue aujourd’hui que son ambition «était d’être un obscur romancier découvert par hasard».
© VALENTIN FLAURAUD / Keystone

Cinéma

David Cronenberg met le feu aux lettres

Le pape de l’horreur biologique délaisse le cinéma au profit de la littérature. Invité d’honneur du NIFFF, il évoque les passions qui le consument dans une brillante master class

A force de visionner des snuff movies, le directeur d’une chaîne de télévision érotique (James Woods) développe des hallucinations, puis des mutations: son thorax s’invagine en réceptacle à cassettes vidéo, sa main droite se métamorphose en revolver biomécanique et il devient l’apôtre de la «nouvelle chair». Photojournalistes sillonnant le monde à la recherche de scoops médicaux et policiers, Nathan Matt et Naomi Seberg sont accros aux technologies numériques et aux fantasmes sexuels bizarres: elle enquête sur l’assassinat d’une philosophe française partiellement dévorée et lui sur une maladie vénérienne qu’on croyait éradiquée.

Trois décennies séparent Videodrome (1983) de Consumés (2014), le premier roman de David Cronenberg, mais une continuité thématique les unit. Invité d’honneur du NIFFF, le cinéaste canadien, 75 ans, cheveux blancs et silhouette juvénile dans un t-shirt noir, a explicité les liens entre l’image et le verbe au cours d’une rencontre avec le public joliment intitulée «Comment la littérature a consumé l’œuvre de David Cronenberg».

Chair putrescible

Enfant, il a été «kidnappé par le cinéma». Tous les samedis, il allait s’empiffrer d’images animées, des «westerns par millions», du fantastique, des dessins animés… Dans son quartier d’immigrés, une salle entière était dévolue au cinéma italien. Il a été ébranlé d’en voir les spectateurs sortir en pleurant. Le film projeté était La Strada, de Fellini. «Pour la première fois, j’ai compris la puissance du cinéma. Ce n’était pas que de la distraction.»

Dans la foulée, il découvre Bergman, Kurosawa, Truffaut… Ses films détaillant le lien douloureux de l’âme immortelle et de la chair putrescible sont les rejetons forcément monstrueux de la pop culture américaine et du cinéma d’auteur européen. Avec une plus-value scientifique: il se passionne pour les insectes, il a étudié la chimie organique à l’Université de Toronto. «En fait, je suis plus intéressé par la science qu’on invente que par celle qu’on recherche», reconnaît-il – et l’on frissonne en pensant aux nouveaux instruments de chirurgie gynécologique qu’imaginent les héros de Faux-semblants

Le soir, le jeune David s’endormait bercé par le cliquetis de la machine à écrire de son père, rédigeant des articles sur la philatélie ou des affaires criminelles. Grand consommateur de magazines de science-fiction, le kid écrit des nouvelles qui lui valent des encouragements bienveillants.

Mais, vrai techno-nerd, désireux de savoir comment on synchronise le son et l’image, il commence de façon «très innocente» à faire du cinéma: en empoignant une caméra. Contrairement à Brian De Palma qui se revendique d’Hitchcock, l’auteur d’eXistenZ n’a pas de mentor. Il vénère Fellini, mais le Maestro vient d’une culture trop éloignée pour être une influence. En matière de littérature, le réalisateur se réclame de Burroughs et Nabokov, et aussi de Tolstoï, de Beckett, de la beat generation. «Mon ambition était d’être un obscur romancier découvert par hasard»… Il a mis un demi-siècle pour se lancer dans l’écriture de Consumés.

Blattes kafkaïennes

Dans les années 1970, David Cronenberg pensait être l’incarnation de la théorie de l’auteur développée par Truffaut et Godard. «L’auteur, c’est moi», dit-il en français. Quand Hollywood lui propose de porter à l’écran Dead Zone, de Stephen King, la «pauvreté et le désespoir» le poussent à accepter. Cinq scénarios ont déjà été écrits, dont un par Stephen King lui-même – et c’est le plus mauvais. Le réalisateur apprécie progressivement le processus de fusion avec un autre auteur. Il n’aurait jamais écrit Dead Zone, mais il se l’est approprié.

Plus tard, il a brillamment adapté James Ballard (Crash), Don DeLillo (Cosmopolis) ou William Burroughs (Le festin nu) – dans lequel des machines à écrire se métamorphosent en blattes kafkaïennes… En revanche, ses projets d’adaptation de Philip K. Dick ont échoué. Il a longuement travaillé sur Total Recall: «Je voulais William Hurt; ça a été Arnold Schwarzenegger. C’était assez différent, dit-il avec une ironie toute britannique. J’étais très déçu, mais cela fait partie du jeu. Un jeu difficile.»

Il a récemment senti que «seul le roman peut exprimer la subtilité, la complexité et l’intériorité de la pensée». Passant pas mal de temps à regarder Netflix, il estime que l’équivalent du roman, ce sont les séries, cette «nouvelle forme d’art», dont il cite Babylon Berlin comme exemple d’éclatante réussite. «Le grand écran s’est fondu dans les petits. Le cinéma n’est plus la cathédrale que nous avons connue. J’ai des amis que la fin du cinéma chagrine. Moi, pas vraiment. Il y a d’autres raisons de désespérer.»


«Consumés», de David Cronenberg, traduit de l’anglais (Canada) par Clélia Laventure, Gallimard, 426 p.

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