Genre: Entretien
Qui ? David Lipsky
Titre: «Même si, en fin de compte, on devient évidemment soi-même. Sur la route avec David Foster Wallace»
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Recoursé et Nathalie Peronny
Chez qui ? Au Diable Vauvert

Deux kilos d’une prose grouillante et fulgurante s’abattent en février 1996 sur les rayons des librairies américaines. Un pullulement de phrases étalé sur mille pages drôles et ardues, plongeant goulûment dans la jungle de l’expérience sensorielle contemporaine, restituant la vie intérieure de l’humanité américanisée de l’an 2000 avec une verve mêlant l’hyperbole grotesque à une capacité de captation aiguisée comme un super-pouvoir.

Le pavé, appelé Infinite Jest, fait un bruit retentissant, non seulement en raison de son poids et du marketing fracassant qui l’accompagne, mais aussi parce qu’il est instantanément acclamé comme un chef-d’œuvre et comme une balise de son époque. En s’immergeant dans son fourmillement, on découvre la saga légèrement futuriste de la famille Incandenza, somptueusement dysfonctionnelle, dont les membres évoluent entre les franges les plus bizarres du cinéma, l’enseignement fanatique de la grammaire, le tennis professionnel et l’emprise omniprésente des obsessions et des drogues. Au cœur du livre, un objet étrange (attention: sautez au paragraphe suivant si vous craignez que ce dévoilement ne gâche votre plaisir): un film tellement addictif que ceux qui le regardent ne souhaitent plus rien d’autre que le revoir, infiniment.

Dans les semaines qui suivent la parution de ce monstre, l’auteur, David Foster Wallace, passe, sans transition, du succès d’estime dont il jouissait depuis son premier roman, La Fonction du balai (1987), au statut de personnage culte et de célébrité. Le magazine Rolling Stone dépêche alors un jeune confrère, un autre surdoué appelé David Lipsky, pour interviewer en long et en large le phénomène. Les deux hommes passent une semaine ensemble, pendant laquelle Wallace doit sillonner le pays pour une tournée de lectures promotionnelle. Les deux David roulent beaucoup en voiture: Wallace est sur le siège passager, Lipsky conduit et enregistre tout. Les aléas des délais et l’enchaînement des mandats se conjugueront accidentellement pour faire rester cette matière dans un tiroir: l’interview ne paraît pas.

Trois lustres plus tard, en 2010, l’entretien est enfin publié, en un gros volume. Ce n’est pas une interview classique, coupée et arrangée pour plus de clarté. C’est une transcription brute des bandes enregistrées et des notes du reporter: une semaine de conversations avec David Foster Wallace – lequel, entre-temps, s’est suicidé, à 46 ans, en 2008. Le livre paraît aujourd’hui en français au Diable Vauvert, qui a traduit la quasi-totalité de l’œuvre de l’écrivain, à l’exception notable d’Infinite Jest, annoncé pour 2015 aux Editions de l’Olivier.

Samedi Culturel: La question de l’addiction est au centre d’Infinite Jest et de ce livre d’entretiens. On dirait un oignon qu’on pèle. Première couche, celle des substances – drogues, alcool. Deuxième couche, le divertissement, la télé, l’information – le monde contemporain vu comme un environnement addictif. Au cœur de l’oignon, on découvre l’addiction ultime – celle à l’approbation d’autrui. David Foster Wallace revient en boucle sur deux hantises: il a peur à la fois de recevoir de l’approbation et de ne pas en recevoir…

David Lipsky: David semblait être au courant du fait que son cerveau fonctionnait de cette manière-là, faisant ce qu’il appelait «des boucles et des spirales cinglées»… Il était malheureux de ressentir en lui l’emprise de cet appétit basique qu’est le désir d’être reconnu. S’il a été capable de devenir si bon, en tant qu’écrivain, en rédigeant Infinite Jest, c’est qu’il avait été en mesure de «baisser le volume», comme il disait, de son besoin d’approbation. Et à la sortie du livre, une des choses qui le faisaient se sentir mal à l’aise était précisément le fait de recevoir toute cette approbation. Il comparait cela à du crack ou à de l’héroïne: il avait peur qu’elle déclenche en lui le désir d’en avoir encore plus, d’une qualité encore plus pure… Il guettait ses propres réactions aux situations. Il avait un de ces cerveaux qui captent tout ce qui se passe autour d’eux et qui observent simultanément ce qui se passe en eux-mêmes en enregistrant tout cela.

Il semble toujours vouloir (et craindre) deux choses opposées à la fois. Il a un profond désir d’ermitage et un ego aux appétits mondains. Il veut écrire de la prose «expérimentale et très étrange, mais aussi marrante», dotée de «la magie qui nous prend aux tripes». Et il a une vision tout aussi bipolaire de la culture pop…

Il disait que vous pouvez entendre une chanson terrible à la radio, une ballade country à propos d’une fille en jean moulant qui vous a quitté, et que tout à coup cela devient génial et profond si on imagine que le chanteur évoque, métaphoriquement, une perte de sens existentiel… Le problème, disait-il, c’est que la culture pop nous entraîne à ne pas faire d’efforts et à croire qu’elle est la seule chose qu’on puisse comprendre. Elle finit ainsi, d’après lui, par nous enlever même la capacité de percevoir ce qu’il y a de beau et de profond en elle. Il comparait cela à un régime alimentaire basé sur les bonbons… Ce qui était génial chez lui, c’est qu’il avait trouvé le moyen de faire en sorte que son travail vous aime en tant que lecteur et qu’en même temps il vous adresse un défi. Il voulait que son livre vous montre que vous êtes capable d’être éveillé, conscient, plus intelligent que vous ne le croyez.

Dans votre préface, vous expliquez que David Foster Wallace souffrait de dépression chronique. Il prenait depuis 1989 un médicament appelé Nardil, «un traitement de cheval» qu’il arrête en 2007 en raison de ses effets secondaires. Il en essaie d’autres, c’est un fiasco, il revient au Nardil, mais il découvre que celui-ci ne lui fait plus d’effet. La dépression prend le dessus. Il se pend chez lui, en septembre 2008. Ce qui étonne, c’est qu’il se dévoile énormément dans votre livre, mais qu’il nie catégoriquement «souffrir de dépression biochimique» et prendre des antidépresseurs…

Il faut se remettre dans le contexte de l’époque, au milieu des années 90. La deuxième génération d’antidépresseurs – qui accroîtra considérablement la diffusion et l’acceptation de ces médicaments – venait tout juste d’arriver sur le marché. A cette époque-là, les gens étaient encore extrêmement réticents à l’idée de faire savoir qu’ils en prenaient. David ne voulait pas qu’on sache qu’il prenait régulièrement un médicament.

En 1996, il vous enjoint de ne pas parler à ses parents. Vous respectez son souhait, mais vous allez les voir après sa mort…

J’ai rencontré des gens charmants, chaleureux, intelligents, perceptifs, de la même façon que David l’était. Je voyais bien d’où venait sa mentalité… Le poète polonais Czesław Miłosz a écrit que «quand un écrivain naît dans une famille, cette famille est foutue». David montre une autre vérité: quand un écrivain voit le jour au sein d’une famille, il devient l’antenne de distribution de la vision du monde de cette famille – et celle-ci est préservée. La naissance de Proust a fait exister sa famille pour toujours et pour le monde entier… David capturait la voix particulière qui se rattachait à la manière dont sa famille voyait le monde. Quand j’ai parlé avec sa mère et avec sa sœur, j’ai entendu la voix qui était la sienne. La même manière comique, futée, exacte d’observer comment les choses prennent forme autour de soi. J’ai trouvé qu’il s’agissait là d’une très belle chose.