Livres

David Grossman, écrire pour faire le choix de la vie

«La maison de la liberté» réunit des tribunes parues dans la presse et des interventions publiques de l’écrivain israélien

David Grossman, l’un des ténors des lettres israéliennes, a deux visages. D’abord, il y a le romancier virtuose qui, à l’écoute de ses rêves, s’acharne à restaurer l’esprit d’enfance dans une œuvre qui, souvent, se heurte à l’Histoire déchirée du Proche-Orient. Et il y a ensuite l’intellectuel engagé à gauche dont l’audience dépasse de loin les frontières d’Israël pour en appeler à l’apaisement politique. Avec, au cœur, une terrible blessure: la mort de son fils dans un blindé en août 2006, à la fin de la deuxième guerre du Liban.

Cette double implication au cœur de son époque, on la retrouve tout au long des onze textes réunis dans La maison de la liberté, des discours, des interventions publiques, des tribunes parues dans la presse internationale et des conférences où il évoque les effets dévastateurs de la guerre jusque dans la vie intime de ses compatriotes, leur angoisse existentielle de chaque instant, et la nécessité de résister en dépit des violences. Tout en combattant l’arbitraire sous toutes ses formes «afin de jeter l’ancre dans l’avenir» avec, en toile de fond, une réflexion récurrente sur la condition juive.

«Une des définitions du Juif est celle-ci: quelqu’un qui ne s’est jamais senti chez lui dans le monde, même dans les lieux les plus amicaux. Il a toujours eu une disposition à se déraciner et à partir», rappelle Grossman avant de formuler l’un de ses vœux les plus ardents: retrouver «une maison», un foyer commun entre les peuples, un forum de fraternité et de compréhension mutuelle. Mais, aux yeux du romancier, une telle utopie est encore loin de pouvoir se réaliser car, regrette-t-il, «Israël est peut-être une forteresse mais pas encore une maison».

Mémoire et oubli

Et si la mémoire peut faire mal, l’oubli «fait encore plus peur» poursuit Grossman, l’infatigable rassembleur, dans une allocution prononcée en avril 2018 lors de la cérémonie du Souvenir des familles endeuillées, à la fois israéliennes et palestiniennes. D’un texte à l’autre, le lauréat du Man Booker Prize International 2017 (pour Un cheval entre dans un bar) revient sans cesse sur ses engagements, dénonçant «l’aveuglement belliciste» tout en plaidant pour la création de deux Etats séparés afin de régler l’éternel conflit entre sa patrie et la Palestine. «On assiste à une lutte, déplore-t-il, entre ceux qui ont renoncé et ceux qui espèrent encore. Entre ceux qui ont succombé à la tentation nationaliste et raciste – de même qu’aux manipulations de l’intimidation – et ceux qui continuent à s’y opposer.»

A mes yeux, l’art et la littérature sont les armes de celui qui s’obstine à réfléchir encore à l’être humain, à la spécificité de chaque individu.

David Grossman

Quant à la littérature, l’auteur d’Une femme fuyant l’annonce – Prix Médicis étranger en 2011 – ne cesse d’y revenir et de lui tendre la main, car elle seule permet de résister au formatage des esprits, tout en éclairant «l’infini humain» et les promesses qu’il recèle, aux antipodes de la «langue fast-food». Et dans une conférence prononcée à Harvard en octobre 2016, Grossman donne quelques clés précieuses concernant son métier d’écrivain, une tâche qui est avant tout une quête spirituelle et métaphysique: «A mes yeux, l’art et la littérature sont les armes de celui qui s’obstine à réfléchir encore à l’être humain, à la spécificité de chaque individu, homme ou femme, musulman ou chrétien, Blanc ou Noir, à leur droit de vivre honorablement, sans humiliation, avec le sentiment d’égalité et de sécurité. Cette obstination est ma façon de surmonter le découragement et la douleur. C’est ma façon de choisir – en dépit de tout – la vie.»


David Grossman, Dans la maison de la liberté. Trad de l’hébreu par Jean-Luc Allouche et Rosie Pinhas-Delpuech. Le Seuil, 170 p.

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