David Grossmann. J'écoute avec mon corps. Trad. de Sylvie Cohen et Rosie Pinhas-Delpuech. Seuil, 285 p.

Quand on est un écrivain juif, il faut une bonne dose de courage pour se dire plus proche d'un Palestinien laïque que d'un colon, et pour dénoncer les discriminations infligées aux Arabes d'Israël. Ce courage-là, c'est celui qu'affiche – sans ostentation – David Grossman, le franc-tireur pacifiste. Né en 1954 à Jérusalem, il a commencé par apprendre l'arabe à 13 ans, au grand désespoir de sa mère, puis il n'a cessé de «vouloir comprendre sans juger». Et de tendre la main, sans se bercer d'angélisme: «Je savais d'emblée, dit-il, que le chemin serait long et amer. Qu'il serait sans doute plus difficile de faire la paix que la guerre. Qu'il faudrait renoncer non seulement à des territoires, mais aussi à des idéaux.»

Le miracle, c'est que le très politisé Grossman a pu rester un romancier de haut vol. «L'écrivain, poursuit-il, ne peut accepter que l'Histoire confisque sa sensibilité, sa tendresse. Je refuse de considérer ma vie intérieure comme une zone de guerre. Ce serait un quasi-suicide.» Ecrire, c'est donc reprendre possession de son destin, cultiver un jardin secret où les rêves ne sont pas en jachère, même à l'heure du couvre-feu. Ce pari, l'auteur du Vent jaune l'a tenu. Et il l'a gagné. En s'imposant comme l'écrivain le plus inventif d'Israël: un arlequin imprévisible. Aussi y a-t-il plusieurs Grossman. Celui qui, dans le bouleversant Voir ci-dessous, amour dévoile les séquelles de la Shoah sur les rescapés. Celui qui renoue avec le roman d'amour épistolaire (Tu seras mon couteau), qui donne la parole à un Palestinien des territoires occupés (Le Sourire de l'agneau), ou qui signe des contes chevaleresques dont les héros sont des ados débarqués de chez Salinger (L'Enfant zigzag, Quelqu'un avec qui courir).

Dans son dernier livre, Grossman continue à sortir de nouvelles cartes de son jeu. Au menu: deux récits publiés en 2002 en Israël. Point commun: l'un et l'autre sont des face-à-face, dans des huis clos étouffants – une chambre d'hôpital et l'intérieur d'une voiture. Le premier, «J'écoute avec mon corps», semble écrit au stéthoscope, tant il est subtil. Rotem, la narratrice, est romancière. Sa mère Liora – «portrait craché de Simone Signoret» – a été professeur de yoga, et elle est tombée malade. Clouée sur son lit, elle attend la mort tandis que sa fille, à son chevet, s'efforce de ravauder une relation qui a toujours été assez conflictuelle. Les dialogues fusent, tranchants, parfois féroces. Et Rotem, soudain, se met à lire une histoire où elle raconte comment, pendant des séances de yoga, Liora avait jadis pris sous son aile protectrice un adolescent complexé, efféminé, qui avait réussi à assumer son homosexualité, grâce à elle… Au fil de cette lecture, les deux femmes se rapprochent, et Rotem osera enfin avouer à sa vieille mère qu'elle est, elle aussi, homosexuelle. Ecrit sur la corde raide, ce récit est une poignante confession, un interlude psychanalytique sur un thème inépuisable: la confusion des sentiments.

La seconde nouvelle, «Délire», est tout aussi troublante. Nous sommes à bord d'une Volvo, au sud de Tel-Aviv. C'est la charmante Esti qui conduit. Sur le siège arrière, son beau-frère Shaoul est allongé, avec une jambe plâtrée. Il parle de choses anodines et, brutalement, il se met à vider son sac: il révèle à Esti que sa femme le trompe. Régulièrement. Une heure par jour, depuis dix ans. Avec le même homme. On a droit à tous les détails. Vérité? Fantasme? Shaoul est-il une victime? Un mythomane? Encore une fois, la confusion des sentiments… Mais «Délire» est aussi le récit d'un étrange dédoublement où, berné par une imagination démentielle, un homme joue à la fois le rôle du mari et de l'amant. Quant au lecteur, il se laisse volontiers aguicher par la malice pirandellienne de Grossman. Sur la question de la comédie humaine, il est incollable. On a l'impression qu'il voit tout. Qu'il déshabille ses personnages. Qu'il leur dérobe leurs secrets les plus intimes, pour en faire son miel. Mais il ne s'en cache pas: «Se confier à un romancier, prévient-il, c'est comme embrasser un pickpocket.»