C’était en 2007. Nous avions mis deux heures avant de lui poser la question: «Avez-vous eu des relations sexuelles avec vos modèles de 13 ou 14 ans ? » Ses yeux ont changé, le visage s’est fermé, et il nous a mis dehors de son appartement parisien, le temps de lâcher: «On dit que ma relation aux modèles est dégueulasse. On ne peut pas plaire à tout le monde.» Il n’a pas répondu non.

Mais à cette époque, comme ce fut le cas pendant des dizaines d’années, cette confession était passée comme si de rien n’était. Jusqu’à cette soirée du vendredi 25 novembre où le photographe britannique David Hamilton, un des plus célèbres au monde dans les années 1970 et 1980, pour ses images aux couleurs ambrées et brumeuses de jeunes filles saisies dans des poses lascives, érotiques, a été retrouvé mort par asphyxie, dans son appartement de Montparnasse, dans le 6e arrondissement de Paris, emportant avec lui ses secrets. Il avait 83 ans.

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Le tourbillon dans lequel il s'est trouvé pris

Jusqu’à cette soirée, et jusqu’à un livre surtout. Comment ne pas faire un lien entre sa mort, décrite comme un suicide, et le tourbillon dans lequel David Hamilton était pris depuis deux mois ? Depuis la mi-octobre, quand l’animatrice de RTL, ancienne de TF1 et de Canal+ Flavie Flament, aujourd’hui âgée de 42 ans, a sorti un livre autobiographique, La Consolation (Lattès), dans lequel elle accuse, sans citer son nom, un photographe «mondialement connu» de l’avoir violée à plusieurs reprises lors de séances photos au Cap d’Agde. Elle y passait des vacances en famille au bord de la mer dans un village naturiste. C’était en 1987, elle avait 13 ans, Hamilton 54.

L'histoire de Flavie Flament

Il y a le livre et aussi les nombreux entretiens que Flavie Flament donne aux médias, où elle raconte son cauchemar. Sa famille qui est attablée à la terrasse d’un restaurant, un photographe qui propose aux parents d’organiser une séance avec leur fille. Elle vient d’une famille modeste d’un village de Normandie. Sa mère est flattée qu’un photographe aussi célèbre la courtise.

Selon Flavie Flament, les séances seront multiples, comme les viols, derrière la porte fermée à clé. «On a 13 ans, on est face à quelqu’un qui en a plus de 50, qui nous ordonne de nous allon­ger sur un balcon, qui commence à s’adon­ner à des choses dont on sait pour le coup que c’est grave.»

Elle n’en dira rien à sa famille, murée dans sa culpabilité. Flavie Flament confie: «Il payait ma mère avec un pauvre Polaroid.» Elle ne donne pas le nom d’Hamilton dans son livre, ni dans les entretiens, car les faits sont prescrits, et donc sous la menace d’une diffamation. Elle ajoutera: «Je n’ai pas été la seule à tomber dans ses griffes. A propos des jeunes filles, il parlait de faire son marché.»

Flavie Flament ne donne pas de nom mais immédiatement David Hamilton est dévoilé sur les réseaux sociaux, car on sait qu’il avait ses habitudes au Cap d’Agde. Thierry Ardisson invite l’animatrice le 22 octobre dans son émission «Salut les Terriens!», sur la chaîne C8, avant d’insulter le photographe, dont il cite le nom (il sera bipé par la chaîne lors de la diffusion): «T’es un bel enculé, connard va!».

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Il dénonçait une machination

Nous avions alors joint David Hamilton par téléphone, et il nous avait confié être victime d’une «machination», d’un «lynchage médiatique par une femme qui cherche son quart d’heure de gloire», et affirmé qu’il allait défendre son honneur en justice.

Dans L’Obs, le 17 novembre, deux autres femmes, sous le couvert de l’anonymat, confient avoir été violées lors de prises de vues, alors qu’elles étaient mineures, dans l’appartement du même photographe au Cap d’Agde. Les jeunes filles racontent les caresses qui dérapent, des pénétrations. «Pourquoi je ne me suis pas enfuie, débattue? J’étais pétrifiée.»

Une troisième femme dit ensuite avoir été violée, cette fois à Ramatuelle (Var), près de Saint-Tropez, où le photographe possède une maison. On apprend aussi qu’en 1997, dix ans après les faits, une jeune fille avait porté plainte contre David Hamilton mais que la plainte avait été classée sans suite.

Les filles nordiques, ses préférées

Ces témoignages poussent Flavie Flament à lâcher le nom du photographe, le 18 novembre, dans un entretien filmé par L’Obs: «L’homme qui m’a violée lorsque j’avais 13 ans est bien David Hamilton.» La mère de l’animatrice l’accuse de mensonge, ce qui fait dire à sa fille: «On est dans l’illustration formidable et pitoyable du déni familial.»

Cette affaire relance le débat sur la prescription, qui est de vingt ans après la majorité de la victime d’un viol – Flavie Flament avait jusqu’à ses 38 ans pour aller en justice. Au point que la ministre de la famille, de l’enfance et des droits des femmes, Laurence Rossignol, a confié à Flavie Flament, le 22 novembre, une mission sur les délais de prescription sur les crimes sexuels.

Trois jours plus tard, David Hamilton meurt par asphyxie. Flavie Flament a fait savoir par son éditrice, qu’elle était «dévastée», qu’elle était partagée entre «l’horreur de la situation et un sentiment d’immense révolte car il n’aura pas laissé le temps à la justice de faire son œuvre».

L'époque avait changé

Sans doute la notoriété de l’animatrice a-t-elle donné un fort écho à ses propos. Mais sans doute aussi ces révélations un indice de plus que l’époque a changé: la pédophilie, jadis rangée sous le tapis au nom de la liberté des mœurs et du «on ne veut pas savoir», est passée, à la suite d’affaires multiples – jusqu’à celles éclaboussant l’Eglise catholique – au rang de crime intolérable, dans le cas de David Hamilton aggravé par ces accusations de viol.

Mais longtemps la stature de l’artiste a protégé le photographe. Ce dernier pouvait tenir les propos les plus choquants, personne ne s’indignait. Par exemple dans les années 1990, le site Hérault Tribune, qui le présente comme une figure du Cap d’Agde paradant depuis belle lurette à la terrasse de Port Nature et au village naturiste d’Heliopolis, entouré de très jeunes filles (photos à l’appui), lui demande où il trouve ses modèles.

Réponse d’Hamilton: «Autrefois, j’allais en Scandinavie. Les jeunes Nordiques sont mes préférées. Les jeunes Françaises sont si imprégnées de tabous religieux et familiaux que poser nues reste pour elles un péché. Les Allemandes et les Anglaises sont trop gâtées, trop malignes. Reste les Scandinaves, les plus belles, les plus saines, les moins compliquées, petites déesses aux cheveux d’or et aux longues jambes de pouliche. Pour elles, rien de ce qui est naturel n’est choquant, et elles ont pratiqué le nudisme avec leurs parents.»

Le Cap d’Agde comme terrain de chasse

Dans Libération le 29 juillet 2002, on lit ce témoignage d’une figure du Cap d’Agde, Maxime, 32 ans: «A 11 ans, j’amenais des filles pour David Hamilton, il me donnait un billet.» Encore en 2014, sur un blog abrité par le journal La Gruyère, une jeune fille raconte: «Le camp de naturistes du Cap était le terrain de chasse du grand monsieur et l’on murmurait, à l’ombre des dunes, qu’il ne dédaignait pas essayer quelque peu ses jolis petits modèles…»

Quand, à plusieurs reprises, des journalistes lui demandent s’il a des relations sexuelles avec des mineures, il ne répond ni oui ni non, car il se sait intouchable. Pour comprendre cette attitude, il faut prendre la mesure du personnage. A la fois de son origine et de son énorme notoriété. Au point que deux sondages, en 1992 pour Le Monde, et en 2000 pour la revue spécialisée Réponses Photo, montrent qu’il est le photographe le plus connu des Français, largement devant Robert Doisneau, Henri Cartier-Bresson et Jacques-Henri Lartigue.

Venu à la photo sur le tard

David Hamilton naît en 1933 à Londres, d’un père inconnu, dans un milieu de la classe moyenne. C’est la France qui l’attire, et le soleil, surtout le Midi, où il s’installe, dans une maison de Ramatuelle, en 1962. Il se met à la photo sur le tard, en 1966, après avoir suivi des études d’architecture et mené une rapide carrière de directeur artistique dans la presse et pour le magasin Le Printemps, à Paris.

Très vite, il trouve son sujet, les jeunes filles en fleur. Et c’est par le livre qu’il gagne sa notoriété. Son premier album paraît en 1971, Rêves de jeunes filles, avec un texte d’Alain Robbe-Grillet. «On n’imagine pas le triomphe de ce livre et l’aura de son auteur dans les années 1970», rappelle Jean-Jacques Naudet, qui a beaucoup publié Hamilton dans le mensuel Photo. Hamilton nous confiera: «J’ai publié une trentaine de livres, j’en ai vendu 1,7 million. J’ai bien dû toucher le public, non?»

«Balthus, Nabokov et moi»

Il y a les livres, mais aussi les millions de calendriers, de cartes postales et de posters que les adolescentes punaisent dans leur chambre. Il a réalisé aussi cinq films, dont Bilitis (1977), tous liés aux premiers émois des filles, jamais des garçons. Hamilton est une star à cause de son sujet, mais aussi parce qu’il a inventé un style. Dans cette époque de libération sexuelle, le public aime. Et c’est plus important pour lui que le milieu de la photographie, qui le snobe ou le méprise.

Son succès vient du monde qu’il a créé dans ses images. Il ne l’a pas cherché loin, c’est le sien. Un monde nostalgique. «Eternel», dit-il. Les photos auraient pu être prises en 1900. «Pour moi, la photographie s’arrête en 1920.»

Il est sûr de son génie: «Combien d’artistes ont créé un monde? Gauguin sans doute.» Et donc lui. Il ajoute à propos de sa vision de la femme: «Nous sommes trois à avoir traité cette quête de l’innocence et de la beauté des jeunes filles. Balthus, Nabokov et moi.»

En 2007 encore, il nous disait à propos de ses modèles qu’il avait des critères stricts. Des Nordiques, blondes, longilignes, la peau transparente, les seins qui pointent, d’une froideur élégante. Ses modèles, il aime les trouver seul. A la plage, dans les magasins, et surtout en Suède: « J’y ai fait mon shopping avant tout le monde.» Les gamines ont souvent la culotte baissée et s’enlacent à plusieurs dans certains de ses livres. Quand on lui demandait quel âge elles ont, 12, 15 ou 18 ans, il élude. «Elles sont jeunes, mais elles ne sont pas des enfants. Ce n’est pas mon rayon, les enfants, je n’en ai pas.» Pas d’enfants, mais deux compagnes, la Danoise Mona puis la Belge Gertrude.

«Demandez au psychiatre!»

La notoriété lui apporte un rythme de vie confortable. C’est un homme qui hiberne l’hiver à Paris, sort de sa tanière pour descendre dans le Midi de Pâques à octobre, ne photographie qu’à la belle saison. Il voyage en première classe, descend dans les meilleurs hôtels, roule en Aston Martin, fume le cigare. Il dit avoir trois cantines: Lipp à Paris, le Club 55 à Saint-Tropez, le Harry’s Bar à Venise. Il cite moins le Cap d’Agde, la ville où les filles sont plus fragiles, car de milieu plus modeste. C’était un dandy aux cheveux bouclés, qui n’a jamais bien parlé le français, se déclare « gaucher et pas gauchiste », écoute de la musique classique.

Quand on l’avait rencontré en 2007, il sentait le mauvais vent venir. Il disait que ses photos de fillettes, naguère louangées, étaient devenues taboues, même s’il en vendait en galerie. Il avait cette explication : la planète se divise entre «bien et mal baisés; il y a de plus en plus de mal baisés qui circulent.» Il ajoutait: «On dit que ma relation aux modèles est dégueulasse. On ne peut pas plaire à tout le monde. Ce qui m’attire chez la très jeune fille ? Demandez au psychiatre.»

Ses derniers livres se vendaient moins bien, très loin des scores de ses dix premiers, dans les années 1970, qui se vendaient à 100 000 exemplaires chacun. Son dernier gros album d’images sensuelles, David Hamilton (La Martinière, 2006), a été refusé aux Etats-Unis, et limité à 8 000 exemplaires pour la France.