Portrait

David Heim, une vie manga

Il a fondé Polymanga il y a 12 ans. Rencontre avec un fan de pop culture qui, à chaque fêtes de Pâques, transforme Montreux en carnaval geek

Attablé dans un café de Gland, à 50 mètres de chez lui, David Heim affiche un look de startupper à la coule en t-shirt et veston. Il a 32 ans, habite ici depuis presque toujours et ne voit pas pourquoi il irait vivre ailleurs. Gland: ville zen, ville zéro stress. Vendredi ce sera sans doute une autre histoire. David Heim et sa femme Sarah sont à la tête d’un festival qui n’a cessé de grandir depuis 12 ans au point de déménager plusieurs fois entre Lausanne et Genève avant de s’établir durablement à Montreux. Polymanga c’est le grand rendez-vous des fans de cultures pop et japonaises qui rythme le week-end de Pâques. En 2015, ils étaient 35 000 à se presser dans le 2M2C, là même où en juillet, le jazz prend ses quartiers d’été.

En 2016, David Heim escompte accueillir 40 000 visiteurs encadrés par 180 volontaires aux petits soins, «c’est notre gentil staff, indispensable pour que le festival se déroule bien.» Car dans la communauté, tout le monde veut en être. «De toutes les conventions en Europe, Polymanga est celui qui jouit de la meilleure réputation», explique Xavière, dessinatrice française qui tourne dans pas mal d’événements similaires entre Paris et la Belgique, mais dont c’est ici la première participation. «C’est bien organisé, détendu et une large place est laissée aux artistes comme moi.» David Heim confirme: «Ici l’ambiance est bon enfant. En 12 ans, nous n’avons jamais connu de problème de sécurité. Notre seul souci ce sont les armes factices des cosplayers que nous leur demandons de laisser au vestiaire.»

Pikachu sur la Riviera

Cosplayers? Un mot-valise, mix entre Costume et Player qui désigne à l’origine ces fans ultimes de séries japonaises qui se déguisent en leurs héros préférés. Le genre, s’est depuis élargi aux séries télés, au cinéma, aux comics américains et aux jeux vidéo.

A Montreux depuis trois ans, à la saison des œufs et des lapins en chocolat, on voit ainsi défiler des Pikachu (la gerboise jaune de Pokemon), des Luffy (le pirate au chapeau de paille et au corps caoutchouc de One Piece) et tout un aéropage improbable qui transforme la Riviera en carnaval geek. «Montreux est devenu la capitale du cosplay. On va accueillir des pointures de Pologne, de Finlande, d’Indonésie ou encore de Thaïlande. Et organiser le Global Easter Cosplay, le premier concours mondial de déguisements organisé en Europe. Et inversement, lors des sélections du World Cosplay Summit, les gagnants suisses partiront se mesurer aux meilleurs mondiaux à Nagoya au Japon», détaille David Heim dont le CV se résume presque uniquement à Polymanga.

«J’ai quand même fait quelque chose avant. A 14 ans, avec deux copains, on a lancé Power3D le plus gros site internet suisse dédié aux jeux vidéo. A l’époque je fréquentais aussi pas mal de festivals de pop culture sans être totalement satisfait. J’ai donc décidé d’organiser le mien avec quelques amis. Je n’avais pas d’argent, mais des parents très compréhensifs qui ont payé mon loyer pendant un moment et voyaient cela comme faisant partie de mon apprentissage dans la vie.»

Le buzz Julien Lepers

La première édition se déroule en 2004 à l’Epfl, l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. «On l’a logiquement intitulé Polymanga. J’aimais bien le terme de poly qui veut dire plusieurs, car pour moi le mélange des cultures pop était dès le départ important. J’ai un spectre assez large. Je suis fan de Game of Thrones mais aussi de séries plus spécifiques comme Super Robot Wars, une licence japonaise des années 80, dont je dois posséder une des plus grandes collections en Europe. Notre public est constitué de 15% de fan hardcore qui suivent des productions très pointues et de 85% de personnes grand public. Le challenge est de satisfaire tout le monde.» Pour ce dernier, David Heim fait donc venir des personnalités populaires.

Le post Facebook qui annonçait la venue de Julien Lepers est celui qui a le plus buzzé depuis la naissance du festival.

Cette année, Polymanga a convaincu Julien Lepers, finalement déboulonner de «Question pour un champion», pour animer un spécial «Quizz pour un geek!». «Le post Facebook qui annonçait sa venue est celui qui a le plus buzzé depuis la naissance du festival. Il est faux de croire qu’il y a une culture pop pour les jeunes et une autre pour les vieux. C’est une distinction illusoire et arbitraire. Il y a deux ans, on a demandé aux gens qu’elles étaient leurs séries préférées de M6. NCIS est arrivée en tête. Normal. Mais en second, surprise: on a vu arriver Scènes de ménage. On était complètement soufflé. C’est comme la cornemuse, vous croyez être le seul à aimer ça, que c’est votre petit truc à vous, alors qu’en fait c’est un instrument que beaucoup de monde écoute.»

Refuser de se réinventer, c’est risquer de disparaître. J’aime l’idée de proposer un nombre impossible d’activités aux festivaliers.

Du coup, des acteurs de la sitcom française feront le voyage de Montreux, aux côtés de Youtubers (Alexclick, Mahyart, Missjirachi) et de Jerome Flynn qui joue Bronn l’homme lige de Tyrion Lannister dans Game of Thrones. «Pour se distinguer de la masse des festivals existants nous devons garantir des exclusivités et innover. Cela passe par nos invités, mais aussi par de nouvelles idées. A chaque Polymanga je remets les compteurs à zéro et je cherche des projets. Refuser de se réinventer, c’est risquer de disparaître. J’aime l’idée de proposer un nombre impossible d’activités aux festivaliers qui se dit que ce qu’il a loupé une année, il le fera à l’édition suivante. Sauf que tout a changé. C’est ce que j’appelle la frustration positive.»

Japonais rassurés

Cette année, Polymanga aura sa propre mascotte. Une intelligence artificielle baptisée Diana, tirée d’une websérie dont David Heim et le dessinateur Dara sont les auteurs. «Aujourd’hui, on ne peut plus envisager une bande dessinée sur un seul support. Jeux interactifs, dessins animés, produits dérivés, la manière de «consommer» de la BD a complètement changé en quelques années. L’éditeur de manga Ankama publie même des livres sans images tirés de ses principales licences.»

Le gouvernement japonais déconseille fortement à ses ressortissants de voyager en France en raison des risques d’attentats. Pour eux la Suisse ou la France, c’est un peu la même chose.

Reste à parler du Japon, le cœur de cible de Polymanga avec ses mangakas venus de loin pour rencontrer leur public helvétique. «C’était compliqué de les faire venir cette année. Le gouvernement japonais déconseille fortement à ses ressortissants de voyager en France en raison des risques d’attentats. Pour eux la Suisse ou la France, c’est un peu la même chose. Il a fallu faire preuve de beaucoup de conviction pour les rassurer», continue David Heim qui depuis cinq ans, dirige aussi Art to Play, un autre Polymanga, mais organisé à Nantes et adapté aux envies locales. «Ils sont venus nous voir, ont aimé ce que l’on proposait et nous ont demandé de monter un festival chez eux. Là-bas, notre marge de progression augmente chaque année, elle est même supérieure au festival suisse.» Un startupper on vous dit.


Polymanga du 24 mars au soir au 28 mars, 2M2C, Montreux, programme sur www.polymanga.com

Profil

1983 Naissance à Genève

1998 Création de Power3D, site internet dédié aux jeux vidéo

2004 Création de Polymanga, convention dédiée à la culture pop et japonaise

2011 Création d’Art to Play à Nantes avec Exponantes

2016 12e Polymanga à Montreux

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