«Il n’a pas la haine de l’Occident qu’ont d’autres décroissants»

Une philosophie de la sobriété qui s’adresse aux gens, sans contrainte: Pierre Rabhi a séduit David Hiler, qui n’a pourtant rien d’un décroissant

Historien économique avant de devenir conseiller d’Etat, le Vert genevois David Hiler a découvert Pierre Rabhi à la fin des années 1990. Un ouvrier d’usine reconverti dans l’agroécologie et la biodynamique, en autodidacte et avec poésie: la démarche du paysan philosophe l’interpelle. D’autant plus que Pierre Rabhi s’échine à faire autrement dans un pays, la France, dont l’agriculture «est alors très productiviste».

Bien sûr, la défense d’une terre qui nourrit l’homme et dont l’homme prend soin a tout pour séduire l’écologiste. Mais il y a plus, largement plus. «Pierre Rabhi n’est pas un marxiste recyclé, n’a pas de revanche à prendre, ni de haine de l’Occident, contrairement à certains «durs» de la décroissance, ose l’ancien magistrat. C’est un non-universitaire qui, à partir d’une intuition et avec une volonté de faire – comme de fer –, est arrivé à porter des idées simples, partageables, applicables. L’agroécologie, les réseaux locaux, le rapprochement du consommateur et du producteur, c’est concret.»

Une croisade efficace

Loin de la verticalité nécessairement prescriptive de la politique, «Pierre Rabhi s’adresse aux gens, il les mobilise dans leur rôle de consommateur, poursuit-il. C’est ça qui est intéressant chez lui. Quand vous êtes dans un processus de changement, vous avez besoin d’impulsions à tous les niveaux. Il ne suffit pas de changer les lois. Pour faire du bio, par exemple, il faut des aspects normatifs, mais il faut que les gens en aient envie et il faut que le monde économique s’y intéresse. A voir le nombre de produits bio dans les supermarchés d’aujourd’hui, on comprend que la croisade de Pierre Rabhi, et d’autres que l’on connaît moins, a été assez efficace.»

La «sobriété heureuse», simplicité volontaire prônée par l’agriculteur et essayiste français, trouve grâce aux yeux de David Hiler pour les mêmes raisons: «Il ne s’agit pas de contrainte, mais de faire comprendre aux gens qu’ils peuvent réduire eux-mêmes leur empreinte écologique.»

En creux, l’éloge brocarde les décroissants pur sucre, tentés de faire de cette sobriété une politique: «La contrainte de la sobriété me paraît difficile. Le rationnement, ce n’est pas bon.»

A la décroissance, David Hiler préfère l’invention d’une nouvelle croissance: «Je ne crois pas au retour en arrière. Les purs tenants de la décroissance mesurent mal les conséquences sociales de l’appauvrissement et sous-estiment le fait que le travail, ce n’est pas forcément de la production à la chaîne. Au contraire, je pense que l’on peut déconnecter la croissance économique de l’utilisation des ressources. On peut imaginer que dans un siècle, seuls 10% des gens travailleront à produire physiquement des choses. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de création de valeur dans d’autres secteurs. A commencer par les services. Même la musique, produite, achetée, vendue, c’est de la création de valeur! En revanche, Pierre Rabhi a raison quand il dit qu’on ne peut pas s’accomplir par l’accumulation compulsive d’objets et que les grandes satisfactions sont ailleurs.»