Cela paraît difficile à croire, tant son style est immédiatement reconnaissable et ses images parmi les plus célèbres de la photographie contemporaine, mais le petit accrochage que consacre la Galerie des Bains à David LaChapelle est bien son premier solo show en Suisse. L’Américain passe pour l’occasion une semaine entière à Genève, ce qui le réjouit, tant il en apprécie la quiétude.

La douceur de David LaChapelle tranche avec l’iconographie pop qui caractérise son travail. Il parle de manière aussi posée que ses portraits sont extravagants dans leurs mises en scène à la fois baroques, kitsch et souvent religieuses. A Genève, on peut admirer une douzaine de photographies réalisées entre 1987 et 2019. Rencontre express avec un photographe star qui, après avoir immortalisé tout ce que l’Amérique compte d’icônes pop et de stars du divertissement, a décidé en 2006 de quitter Los Angeles pour s’installer dans une ferme hawaïenne.

Le Temps: Ces trente dernières années, nous sommes passés d’une société analogique à une société numérique. En quoi cela a-t-il eu une influence sur votre travail?

David LaChapelle: Je continue à réfléchir de manière analogique, même si j’utilise aujourd’hui des formats numériques. J’ai toujours recherché une sorte de magie, quelque chose de spirituel. J’essaie de photographier des choses que l’on dit impossibles à photographier, comme l’âme, l’esprit. J’aime aller au-delà du monde matériel.

Le numérique permet de retravailler une image à l’infini. Cette facilité est-elle dangereuse?

Je ne sais pas si c’est une facilité. Ce qui compte, c’est d’apprendre en travaillant. J’ai fait de la photo de voyage, de la photo de mariage, de la publicité, et chaque expérience m’a appris quelque chose. Lorsque je faisais des mariages, je ne me rendais pas compte que j’étais en train d’apprendre quelque chose, mais c’était le cas. Travailler sous pression fait de vous un meilleur photographe. Le fait de vivre depuis treize ans à Hawaï, dans un endroit reculé, comme une retraite, m’a également beaucoup inspiré.

Si on se penche sur la manière dont votre travail est analysé, l’adjectif «subversif» revient constamment. Le revendiquez-vous?

Je ne cherche pas à faire des images subversives, mais c’est évident qu’elles sont différentes de ce qui est populaire dans la photographie contemporaine. La manière dont j’utilise des thèmes bibliques n’est pas quelque chose de tendance, mais c’est quelque chose auquel je crois vraiment. Ce qui compte le plus pour moi, quand je prends une image, c’est la sincérité. On dirait que mes photos sont extrêmement élaborées, alors que ce n’est pas le cas; il y a une grande part de spontanéité. Lorsque j’arrive à figer un moment, il y a quelque chose de magique. Tous les jours, nous sommes envahis d’images en mouvement, nous regardons nos écrans, tout est rapide. Pour moi, la photo est un moyen de ralentir le temps, de le stopper.

Lorsqu’on prend une image comme «Death by Hamburger», qui est montrée ici à Genève, ou des portraits comme celui de Kayne West en Christ noir ou de Julian Assange en messie nous apportant la lumière, on ne peut s’empêcher de penser à la dimension sociale et politique qui émane de votre travail…

Je photographie ce qui me vient à l’esprit, les gens qui apparaissent dans ma vie, des figures populaires, que cela soit des gens qui font l’actualité ou des entertainers. Mes photos reflètent l’époque dans laquelle on vit. Dès lors, même si ce n’est pas mon but premier, elles ont une dimension politique ou sociale. Elles reflètent ce que j’ai en tête.

L’extrême soin que vous apportez à vos compositions, la manière dont vous utilisez le cadre, a quelque chose de très pictural. Vous êtes en quelque sorte à la croisée de la Renaissance italienne et du pop art…

Les Lumières et la Renaissance, principalement Michel-Ange, m’ont beaucoup influencé. J’aime, chez les artistes italiens, la manière dont ils rendent les visages et les mains très expressifs. Il y a quelque chose de sublime, une beauté, qui m’a marqué depuis que je suis enfant. Jusqu’à mes 17 ans, je pensais d’ailleurs que j’allais devenir peintre.

Et c’est à ce moment qu’Andy Warhol vous a engagé comme photographe pour le magazine «Interview»…

C’est lui qui m’a offert mon premier vrai contrat. Interview, qui était alors le plus important magazine culturel, m’a beaucoup appris. Warhol, qui était mon artiste favori depuis l’école primaire, m’a en quelque sorte donné un foyer.

D’où vous vient cette passion pour les représentations bibliques et religieuses?

Ces représentations bibliques ont dominé le monde pendant tellement de temps… Aujourd’hui, elles ne sont plus présentes dans l’art contemporain, si ce n’est à travers une dimension ironique, sacrilège, faite pour choquer. Moi, je suis sincère dans ma manière d’utiliser cette imagerie. Je le fais de manière instinctive et je m’inscris en cela dans une longue tradition.

Vous participez ce mardi, à l’Ecole cantonale d’art de Lausanne, à une conférence publique. Quels conseils peut donner un ancien étudiant en art à des étudiants qui sont à l’aube de leur carrière?

Je dirais que l’important est de savoir ce que vous avez à offrir au monde de l’art, et au monde en général. Que pouvez-vous offrir aux gens qu’ils n’auraient pas encore vu? Cette idée d’offrande est quelque chose de plus important que de savoir ce que vous pourriez recevoir. Il faut chercher un moyen de toucher les gens, de les émouvoir, avant de penser à la carrière que vous voulez avoir, ce que vous attendez.


David LaChapelle – Radiance, Galerie des Bains, Genève, du 11 octobre (vernissage dès 18h) au 25 janvier 2020.

Conférence de David LaChapelle, Ecole cantonale d’art de Lausanne, Renens, mardi 8 octobre à 18h.