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David Lagercrantz, l’homme qui a achevé «Millénium»

Avec «Millénium 6 – La fille qui devait mourir», l'écrivain suédois prend définitivement congé de l'univers créé par Stieg Larsson. Rencontre à Paris avec un homme heureux

David Lagercrantz n’est pas de ceux qui vous offrent en riant aux éclats la super-anecdote qui va faire fleurir votre article. Prévenant oui, aimable certes, courtois assurément. Mais réservé. Et très pro. Cela dit, on le comprend. Depuis la sortie mondiale de Millénium 6 – La fille qui devait mourir le 22 août dernier, il enchaîne les rencontres et les interviews avec une bonne humeur apparemment sans faille.

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Nous l’avons rencontré à Paris chez son éditeur français Actes Sud. Silhouette élancée, visage allongé aux traits bien dessinés, veston de velours bleu nuit rehaussé d’une pochette discrètement colorée, David Lagercrantz, 57 ans, a gardé le look et l’assurance d’un fils de bonne famille. Visiblement, la fréquentation de Lisbeth Salander et de son épouvantable entourage n’a pas trop déteint sur ses manières et son maintien.

Avec Millénium 6, les aventures de Mikael Blomkvist et de son amie hackeuse toutefois se terminent. Définitivement. Et David Lagercrantz le reconnaît, c’est avec un certain soulagement qu’il prend congé de ces deux héros qu’il a adoptés après la disparition de leur père Stieg Larsson.

«Chasse aux sorcières»

La succession a en effet suscité bien des protestations et des remous dans le petit monde du polar. «Une véritable chasse aux sorcières, se souvient-il. Mon père, qui est un grand intellectuel, me disait: «C’est un privilège de susciter une telle tempête autour de soi.» Peut-être, mais sur le moment, ce fut terrible. Et comme vous le voyez, j’ai survécu. J’en suis même ressorti plus fort et si c’était à refaire, je le referais sans hésiter. Car ce fut une expérience excitante et riche. Soudain le vent a tourné. Les critiques ont été bonnes, les lecteurs ont commencé à m’écrire pour me remercier d’avoir relevé le défi. J’aurais pu continuer, la demande était là, mais j’arrête. Stieg Larsson a écrit trois volumes, j’en ai écrit trois, je pense que c’est juste comme cela. Je ne me voyais pas être lui toute ma vie. Il est temps de passer à autre chose.»

Avant de tourner la page, il nous a toutefois concocté ce Millénium 6, ultime immersion dans l’univers un peu pourri et passablement dangereux d’une société suédoise bien moins lisse qu’elle n’y paraît. Nous sommes à la mi-août. Le journaliste Mikael Blomkvist, un brin désabusé comme souvent, a travaillé tout le mois de juillet sur le krach boursier et le rôle joué par une certaine usine à trolls russe dans la crise. Mais il n’est pas satisfait.

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De son côté, Lisbeth – mais il l’ignore – est partie pour Moscou. «A partir de maintenant, je serai le chat, pas la souris», lui a-t-elle annoncé lors de leur dernière rencontre. Elle n’en a pas dit plus, mais le lecteur comprend vite qu’elle a décidé de régler définitivement ses comptes avec Camilla. Sa superbe et terrifiante sœur jumelle s’est réfugiée dans son manoir de Roubliovka, à l’ouest de la capitale, en compagnie de ses complices mafieux. Lisbeth aura-t-elle le dessus? A moins que ce ne soit elle, la «fille qui devait mourir» évoquée dans le titre.

Un sans-abri assassiné

C’est à ce moment-là qu’un sans-abri est retrouvé mort dans un parc de Stockholm. Il est de petite taille, a une soixantaine d’années et semble avoir «traversé des épreuves inimaginables». «Son corps porte des marques de gelures; il lui manque plusieurs doigts et plusieurs orteils», révèle la médecin légiste Fredrika Nyman à Mikael Blomkvist. La spécialiste a découvert que le décès de cet homme était d’origine criminelle. Or le numéro de téléphone du journaliste se trouvait dans sa poche.

A partir de là, comme toujours chez Lagercrantz, les choses s’enchaînent rapidement portées par des dialogues efficaces et vivants. Multipliant les points de vue et les personnages secondaires, l’écrivain nous emmène du sommet de l’Everest aux coulisses souterraines de la raison d’Etat. Au fil de l’enquête, il est question du gène du sherpa, d’un ancien officier du renseignement devenu ministre suédois de la Défense et du nouvel amour de Mikael Blomkvist.

Pendant ce temps à Moscou, tout en donnant à distance des coups de main à l’enquête grâce à ses talents de hackeuse, Lisbeth prépare la grande bataille finale contre sa jumelle. Epique et tutoyant l’impossible, la confrontation sera digne des meilleurs James Bond.

Ne pas trahir Lisbeth

En s’emparant de l’univers de Stieg Larsson, David Lagercrantz lui a donné sa patte et ses obsessions. Il a développé la figure de la sœur diabolique de Lisbeth, étoffé ses souvenirs d’enfance et scruté sa psyché. Parfois lassé par cette image de hackeuse super-puissante, il s’est demandé jusqu’où il pouvait aller sans trahir le personnage. Lisbeth, par exemple, pouvait-elle pleurer?

Sur le plan formel également, l’écrivain a peu à peu imposé son style. Résultat: une écriture nerveuse, tendue, des livres moins épais, sans temps morts ni longueurs, et qui se dévorent avec un appétit sans faille.

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La suite? Bien qu’il ait gagné beaucoup d’argent avec l’opération Millénium, David Lagercrantz n’a pas l’intention de s’arrêter. Il aime trop écrire. «Et trop être lu par un large public», précise-t-il, conscient que cet aspect-là de la création littéraire ne plairait pas forcément à son auguste père.

Tout en travaillant à l’adaptation cinématographique de sa biographie du footballeur Zlatan Ibrahimovic, il a déjà signé le contrat pour son prochain livre qui reste dans le domaine du roman noir. Une confrontation entre deux personnages issus de milieux radicalement différents. Toujours son vieux rêve, un brin nostalgique, d’une histoire qui abolisse les frontières et relie en une même pâte complice toutes les strates de la société contemporaine. Quand on est fils de bonne famille, on vous le disait, ça laisse des traces.



Roman
David Lagercrantz
Millénium 6 – La fille qui devait mourir
Traduit du suédois par Esther Sermage
Actes Sud, 370 pages
Egalement disponible en livre audio, lu par Bernard Gabay.

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