Cirque

David Larible, farceur planétaire

Surnommé «le clown des clowns», admiré de Steven Spielberg et de Jerry Lewis, l'artiste ravit aux larmes dans«Smile», le spectacle du Cirque Knie, en tournée romande. Confessions d'un auguste

Plus croquant que lui, tu ne peux pas. La foule fond sous le soleil à l’entrée du Cirque Knie, qui bivouaque ce jour-là à Yverdon. Et David Larible déboule, carrure de footballeur américain, veste en jean sur t-shirt griffé d’une étoile rouge. «Le clown des clowns», celui que Woody Allen et Steven Spielberg adulent à ce qui se dit, s’assied en face de vous, sur une table qui bringuebale, en civil encore. Qui se douterait à ce moment-là que le plus auguste des augustes vous accorde une audience, sur une paille crottée, au milieu des badauds?

Personne à vrai dire. Avec ses biscotos, sa mine lessivée de roulotte, ses bajoues de panda, David Larible, 58 ans, se confond avec le cirque. Impossible d’imaginer son pouvoir en scène. Mais quand vient l’heure des roulements de cymbales, quand Smile - titre de la tournée des Knie  - éclate en mille morceaux, on ne voit plus que lui ou presque. David Larible, c’est l’enfance du clown et son crépuscule, des baisers volés en veux-tu en voilà, un orchestre inédit chaque soir formé de spectateurs choisis par ses soins, une interprétation géniale de «My Way», décliné en japonais, en russe, en persan, en italien etc.

Septième génération en piste

Dans moins d’une heure, David Larible se hissera sur une chaise comme sur une corniche, blême comme Werther, puis sautera dans un pantalon extra-large de comédie. Mais pour le moment, il tourne le bleu de ses yeux vers les chapiteaux  d’antan, là où il est né. «J’appartiens à la septième génération des Larible à faire du cirque, raconte-t-il. Mon grand-père, Pierre Larible, était danseur et clown. Mon père, Eugenio, jongleur et  trapéziste. Ma mère, Lucina Casartelli, était aussi artiste au Medrano Circus notamment. A 8 ans, j’ai annoncé à mon père que je voulais être clown. Je ne me voyais pas faire autre chose, à part footballeur peut-être.»

Des barbes à papa ouatent l’après-midi, le pop-corn embaume. Et vous imaginez le petit David à la fin des années 1960. Eugenio et Lucina répètent un numéro. Leur garçon  dompte un ballon comme ses héros de la Juventus de Turin, initie ses doigts aux ruses  du jonglage, pirouette et «cacahouète» en dévorant des yeux le légendaire Charlie Rivel, cet ami de Grock. Plus tard, au Cirque Krone en Allemagne, il côtoiera l’immense Oleg Popov et il se sentira appartenir à cette tribu. Sur la paille crottée, il lâche cette phrase qu’il répète souvent: «Ce n’est pas l’homme qui choisit d’être clown, c’est le clown qui choisit l’homme. Tout le monde porte un clown en soi. Mais le privilège de celui qui exerce ce métier, c’est de pouvoir le solliciter à tout moment.»

A quoi tient la grandeur de David Larible? Sa royauté? A un truc peut-être qui est devenu sa marque: il enrôle les spectateurs, enfants ou adultes, les fait trébucher avec lui, briser des assiettes, trompeter à contre-temps,  comme dans Smile. Il possède surtout ce don: une plasticité intellectuelle et physique, ce qu’on appellera aussi une pâte, qui lui permet d’être à la fois Arlequin et Coluche, Buffo alias Howard Butten - l’auteur de Quand j’avais cinq ans, je m’ai tué -  et Charlie Chaplin. Cette agilité hors du commun lui vaut dès les années 1980 de briller aussi bien à la télévision que sur les scènes de théâtre, d’être l’assurance tout risque des plus grands cirques, Bouglione à Paris par exemple, tout en émerveillant des parterres de célébrités à Las Vegas où il vit une partie de l’année.

La passion de Charlie Chaplin

«The king of clowns»: c’est ainsi que les Monsieur Loyal des chaînes américaines lancent ses shows. «Oui, c’est joli, mais ça ne veut rien dire, bougonne-t-il. Le clown n’aspire pas à l’admiration. Il veut être aimé, c’est tout. Quand tu sens cet amour venir du public, c’est unique et merveilleux. Tu es alors comme un gigolo, tu es amoureux de la foule comme si c’était la femme de ta vie, ça dure deux heures et tout le reste paraît dérisoire, à commencer par ce titre de «roi des clowns». Mes parents m’ont appris à ne pas croire les gens quand ils te disent que tu es le plus grand. Si tu crois cela, tu es mort.»

L’humilité serait l’honneur du clown. Sa dentelle sous les ficelles du métier. David Larible épouse cette mythologie, un air de kid éberlué au-delà du fracas du king. A la fin de Smile, trompettes et grosses caisses bricolent un requiem. Sur cet adieu à fendre une peau d’éléphant, David Larible abandonne, un à un, ses habits de farce. Dans la pénombre ensablée du cirque, un auguste soudain dégrisé fait face à son miroir, comme dans Les Feux de la rampe de Charlie Chaplin.

«Oui, il y a un peu de cela, bien sûr, raconte David Larible. Chaplin, c’est mon idole absolue, un modèle. Un jour, Géraldine Chaplin m’a dit que comme son père  j’étais capable en une minute de passer de la comédie à la tragédie. C’est le plus beau compliment qu’on m’ait fait. Mais je ne cherche pas à l’imiter, ce serait suicidaire.»

Sur la table qui bringuebale, sur la paille qui crotte, l’horloge s’impatiente. Dans une demi-heure à peine, David Larible sera en piste. On lui demande alors d’où il est vraiment, lui qui a si longtemps arpenté l’Europe et les Etats-Unis. «D’Yverdon aujourd’hui. De Lausanne, demain. Dans le fond, je me sens un peu italien, j’ai la passion de l’opéra et de la commedia dell’arte, mais je n’ai pas de nostalgie. J’adore la mer, mon rêve, le jour où je me retirerai, c’est de trouver un village au bord de la mer.»

Une diablesse dans un filet

Et les artistes qui vous inspirent, David? «Je me sens proche de tous ceux qui font passer une émotion, Charles Aznavour, Al Pacino, Placido Domingo.» Une poignée de main et ce faux placide s’éclipse. Sur les gradins bondés, vous le retrouvez, mêlé au public. Smile n’a pas encore commencé. Soudain, vous entendez ses gros sabots dévaler les escaliers, appelés par la petite violoniste qui mutine en préambule. Vous vous rappelez alors qu’il a parlé du cirque comme d’un rêve. «Quand je suis en piste, je commence à rêver. Je me réveille à la fin, quand je me démaquille sous les yeux des spectateurs.»

Voyez-le, il rêve et c’est très drôle. Il choisit une fillette pour un numéro de magie. Tout marche de travers et on est embobiné. Mais voici que lui succède un jongleur, baskets roses à petits brillants, silhouette de page et mains d'horloger. Ses canotiers virevoltent, le ballet est impeccable. En bordure, David Larible applaudit la prouesse: ce jongleur, c’est David Larible junior, son fils, 18 ans. Plus tard, une diablesse à la chevelure noire, belle comme l’Indienne Pocahontas, vrillera dans le ciel, captive d’un filet. Elle, c'est Shirley Larible, la fille aînée de David. Les Larible sont faits du même élan. Noblesse de cirque.


 «Smile», Lausanne, place Bellerive, jusqu'au 12 oct.; Vevey, place du Marché, les 12 et 14 oct.; Aigle, place Knie, les 18 et 19 oct.; Sion, place des Potences, du 20 au 23 oct.; Martigny, place du Comptoir, les 25 et 26 oct.; Fribourg, parc de La Poya, du 28 oct. au 1er nov.; rés. ticketcorner.ch

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