Rencontre

David Lopez cultive les mots

Récompensé cette semaine par le Prix du livre Inter pour «Fief», son premier roman irrigué par la culture rap, l’écrivain de 33 ans débite son credo à Nemours, charmante petite ville à une heure de Paris

Lorsqu’il étudiait la sociologie à l’Université Paris-8 (Saint-Denis), la prof avait proposé un exercice où chaque élève devait présenter son voisin, sa voisine. A la fille assise à côté de lui, David Lopez avait glissé: «Dis-leur que je veux être écrivain.» A l’époque, aux alentours de 2005, celui qui a déjà vendu 15 000 exemplaires de Fief, premier roman paru l’automne dernier, tout frais vainqueur du Prix du livre Inter décerné par la radio publique française, trouvait «obscène» l’étalage de cette ambition. «C’était des excuses», une manœuvre dilatoire, analyse-t-il à la terrasse de L’Ecu de France, le café un peu standing de Nemours, un bourg de Seine-et-Marne auquel le député du Pont aux Etats généraux de 1789 et sa descendance donneront la renommée mondiale que l’on sait.

Périurbains

En ce temps-là, celui du passage de l’Ancien Régime à la République, les rames à deux étages du Transilien n’existaient pas encore. Elles ne vous emmenaient donc pas comme aujourd’hui en une heure à Paris. Mais il est tentant de dire qu’on voyageait plus alors. Du moins davantage que dans Fief, qui porte bien son blaze. Un chez-soi de chez soi, un roman du sur-place érigé en conquête, inscrit pile-poil dans le moment présent de ces territoires moches ou charmants (c’est le cas de Nemours) situés en zones géographiques mal définies, à deux foulées de la France profonde, à distance courtoise des métropoles. La sociologie médiatique fait tout un plat de tels endroits, périphériques, périurbains, on ne sait trop.

David Lopez, pourtant passé par la fac réputée gauchiste de Paris-8, descendant d’un grand-père ouvrier soudeur venu d’Andalousie, résiste, dans son livre, à la leçon de morale, refuse, en interview, le commentaire politique. Seuls le travail de l’écrivain, le sujet abordé, le style qui convient l’accaparent et sont là pour parler. Ce Nemours bis qu’il décrit, c’est d’abord celui de ses personnages, des soumis à la gravité de la répétition, dont ne saurait que faire l’insoumis Jean-Luc Mélenchon, sinon, peut-être, des faire-valoir de son programme, et que Marine Le Pen pourrait enrôler sur un malentendu, et encore, pas tous. Mais on a là, dans l’ensemble, une belle bande d’abstentionnistes, des êtres en suspension qui se raccrochent aux quelques branches de la rassurante habitude: le shit, le deal, la boxe, les potes, les filles, les cartes pour se détendre et pour parier.

Ecriture «caillera»

Il y a Sucré, Untel, Jonas, Miskine, Wanda, Romain, Habib et Poto, Ixe et Lahuiss (celui-là, en verlan). C’est un univers de blousons noirs à l’heure du rap, un décor de bonhommes à l’ère sans couilles du chômage de masse. Ça réduit les possibles, ça demande compensations. Que faire? Rien, pas grand-chose. Problème.

Au premier abord, Fief, c’est une écriture wesh, caillera, comme l’ont noté des critiques spécialistes du domaine. Exemple (page 80, Jonas, le narrateur, parle): «Untel demande à mon père comment il est le bédo, t’as vu il est bon hein, tu sens la fleur, et mon père a l’air surpris par la question, genre pris de court, il dit oui, oui oui il est bon, tout en haussant les épaules et en levant les sourcils, parce qu’en fait il en sait que dalle, il n’a même pas fait attention, il a juste roulé un spliff et il est en train de le fumer.»

C’est un style où tout paraît être construit comme une suite linéaire, plate, sans hiérarchie, sans surprise, sans passé, sans futur. Mais le lecteur comprend très vite, après deux chapitres comme des scènes d’exposition stylistique, que cette scansion sert un propos, une nature humaine, un réel que l’auteur entend servir à chaque seconde. Il suffit, d’ailleurs, d’une exception – un saut dans les jeux d’enfance – pour échapper au carcan du présent, à cette tumeur des jours sans plus de prévision que la redite du déjà dit, du déjà fait, et alors, le style se déploie plus classiquement.

Filet d’eau poétique

Pour autant, et c’est toute la réussite du roman et la qualité du romancier, on se laisse prendre par le filet d’eau poétique, par de légers rebondissements, un ou deux coïts fraternellement amenés, qui sont aussi des marges de manœuvre laissées aux personnages. Mais tout est calculé, minuté, au cordeau, dit-on. David Lopez a consacré trois années à l’écriture de cette histoire.

Il est né à Nemours il y a trente-trois ans. Il a grandi en zone pavillonnaire, à mi-chemin entre la sociologie des villas de riches et celle de la cité, trois territoires dûment représentés dans la commune en plus de son centre-ville historique. Le rap est devenu son univers et son exutoire. Ado, il était accro aux textes «plutôt engagés politiquement»: la Fonky Family, Ideal J, d’où émergera Kery James, qu’il appréciera beaucoup. Maintenant, il écoute PNL, Kekra, Damso, des noms qu’il épelle. «J’ai séparé l’éthique de l’esthétique», dit-il pour justifier la transition.

Gardien de nuit

Très tôt, il eut cet espoir inavouable d’être un jour écrivain, renvoyant cet état à plus tard, s’y essayant en attendant. Après ses études, il «vivota» de petits boulots – gardien de nuit en hôpital psychiatrique, passage à l’usine du coin. Au collège, il a dû se battre pour se faire respecter, est devenu boxeur en amateur, poids léger. Du genre beau gosse sans être lover, mèche châtain de même couleur que les yeux, il aime les femmes et ne se veut jamais transi à l’ouvrage: «L’écriture, c’est comme une femme: si tu la respectes trop, tu ne parviens pas à la faire jouir», compare-t-il.

David Lopez s’est mis dans son roman. Il est à la fois Jonas, doué pour l’«autodisqualification», et Lahuiss, son contraire en estime de soi. Si Fief n’est pas une thèse politique, il ménage des portes de sortie dans la léthargie ambiante, déterminisme qu’on le veuille ou non, des portes que les copains prendront ou non. Elles ont toutes quelque chose à voir avec les mots, leur maîtrise orthographique et plus encore le sens qu’ils prennent mis bout à bout, comme dans Candide de Voltaire, pour en arriver à cet acmé: «Il faut cultiver notre jardin», notre esprit. Le Voyage de Céline – non, ce n’est pas une meuf – vient en appui de la démonstration dans la dictée dirigée par Lahuiss, à laquelle se plient ses camarades supposément pas faits pour: «On devient rapidement vieux, et de façon irrémédiable encore. On s’en aperçoit à la manière qu’on a prise d’aimer son malheur malgré soi.» «Louis-Ferdinand, c’est le roi des punchliners», tranche David Lopez.


David Lopez, «Fief», Seuil, 252 p.

Publicité