Expositions

David Lynch œuvre au noir en Suisse romande

Le cinéaste expose ses lithographies tourmentées à Morges et à Sion, où il rend hommage à Fellini. Contacté à Los Angeles par téléconférence, il éclaire quelques aspects de sa sombre créativité

L’encre la plus noire imprègne les salles du vénérable Musée Alexis Forel. L’institution morgienne marque le centième anniversaire de sa création en exposant des lithographies et gravures récentes de David Lynch. Elles plongent dans les tréfonds de l’inconscient. «J’aime la sensation d’un personnage qui sort de l’obscurité», rappelle l’artiste. Il arrache à la nuit des théories d’hères défectueux, embryonnaires, distordus, vaquant à leurs activités anodines ou affrontant des drames intimes. Tels des didascalies, de brefs textes ponctuent les œuvres, les inscrivent dans une perspective narrative. Laughing Woman montre une squaw hurlant dans les ténèbres de sa bouche de lamproie, Woman With a Dream rejoue le Cri de Munch face à une limace spectrale; Billy Touches Sally suggère l’obscénité avec un patatoïde infantile touchant de son gant de Mickey la zone humide d’une ébauche de fillette… Fire in City rassemble les fragments d’une americana de l’ubac.

La beauté est-elle une sorte de violence? «Non! se récrie l’artiste en riant. La beauté, comme on dit, se trouve dans l’œil de celui qui regarde. La violence, la pourriture, certaines réalités organiques me paraissent magnifiques. Mais d’autres choses sont belles aussi. La beauté est partout, sans règles ni barrières.»

Avec Fellini

David Lynch investit aussi la Maison du diable, à Sion, avec Dreams – A Tribute to Fellini. Il rend hommage à Federico Fellini à travers des lithographies inspirées par la dernière partie de 8½. Ces œuvres s’avèrent plus apaisées que celles qui brûlent à Morges. «C’est ainsi que c’est sorti. Je les aime car leur qualité lithographique est plutôt fidèle aux images de Fellini.»

Fellini, il l’a rencontré à deux reprises. La première en 1987, quand il a passé une journée à Cinecitta sur le plateau d’Intervista. La seconde en octobre 1993, peu de temps avant le décès du cinéaste. Alors qu’il tournait une publicité pour les pâtes Barilla à Rome, le réalisateur de Sailor & Lula s’est assis une demi-heure au chevet du Maestro et lui a tenu la main. Il garde un «souvenir fantastique» de cette entrevue crépusculaire. Il évoque aussi la mélancolie de Fellini, navré de voir que les jeunes générations prenaient leur distance avec le 7e art. «Aujourd’hui c’est pire encore. Combien de salles montreraient les films de Fellini? Combien de temps resteraient-ils à l’affiche? Nous sommes dans un monde différent.»

Hormis la parenthèse grandiose de Twin Peaks 3, David Lynch a pris ses distances avec le cinéma depuis Inland Empire (2006) pour se consacrer à la peinture et à la méditation transcendantale. Comment vit-il ces allers-retours entre l’image qui bouge et l’image immobile? Il récuse l’idée d’un va-et-vient. Rappelle qu’une ampoule s’est allumée au-dessus de sa tête le jour où un de ses camarades lui a dit que son père était peintre: il venait de trouver sa voie. S’il s’est dirigé vers le cinéma par la suite, il n’a jamais cessé ses activités plasticiennes.

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La violence, la pourriture, certaines réalités organiques me paraissent magnifiques. Mais d’autres choses sont belles aussi

David Lynch

En 2007, alors que la Fondation Cartier à Paris lui consacrait une fabuleuse rétrospective, David Lynch a été présenté à Patrice Forest, de l’atelier Idem. Celui-ci lui a demandé s’il serait intéressé par la lithographie; Lynch lui a répondu: «Est-ce que les oiseaux volent?» Chaque automne, il passe quelques semaines dans la fameuse imprimerie. Il y a créé 250 lithographies.

A la pêche aux idées

Le Musée Forel a organisé une téléconférence avec l’artiste. Il est 10 heures du matin à Los Angeles. Amical et enthousiaste, David Lynch est chez lui, dans la maison de Lost Highway dont on imagine qu’elle embaume le café frais. Le son laisse à désirer, il faut parler fort, comme lorsqu’on s’adresse à Gordon Cole, le directeur adjoint du FBI dur de la feuille qu’il incarne dans Twin Peaks. Revient alors cette impression grisante d’être intégré soudain à l’œuvre d’un grand créateur.

Maître de l’onirisme, David Lynch ne puise guère d’inspiration dans les rêves nocturnes. Il en apprécie toutefois la logique. Contrairement aux mots, le cinéma est à même d’exprimer cette «abstraction». L’inspiration est exogène. Il compare les idées à des poissons et file la métaphore: «Quand vous pêchez, il faut être patient. Les idées sont comme les poissons dans la mer: elles n’appartiennent à personne. Chercher des idées, c’est comme mettre un appât sur un hameçon. Vous ne fabriquez pas le poisson, vous l’attrapez. Parfois, vous ferrez une magnifique idée, comme vous attrapez un poisson fantastique. Vous pouvez en être fier. Après il y a différentes façons de l’apprêter. Mais une mauvaise cuisson peut le gâcher…»

Au feu

Une ville est en flammes (Fire in City). Deux figures humanoïdes aux os apparents s’accrochent à un poêle incendiaire (My House is on Fire). Le feu est consubstantiel à l’œuvre de Lynch: «J’aime le feu, dit-il. J’aime la fumée, les machines, les usines, les fumées industrielles. Le feu est un élément magique. On pense à lui comme à une transparence, mais il a certaines couleurs. Il est fait de combustible, d’oxygène et de chaleur…» De noirceur lithographique aussi.

En 2016, à Locarno, le comédien Bill Pullman racontait que le noir sidérant qui engloutit son personnage dans Lost Highway avait été obtenu par David Lynch en enlevant les lentilles de la caméra. Ce noir insondable, le trouve-t-il dans l’encre lithographique? Il se marre et propose une version alternative des souvenirs de l’acteur: ce n’est pas du «black» qu’il recherchait, mais du «blur», du flou. La seule manière d’atteindre la nébulosité à laquelle il aspirait était de démantibuler l’optique de la caméra – cette hérésie avait fait flipper le comédien Gary Busey…

Le cinéaste visionnaire de Blue Velvet, de Mulholland Drive, a-t-il un nouveau film en préparation? Non. «Mais j’ai ma canne à pêche et quelques très jolis hameçons… Alors on va voir ce qui arrive», glousse-t-il.


David Lynch-Fire in City, Musée Alexis Forel à Morges, du 7 septembre au 16 décembre.

David Lynch. Dreams – A Tribute to Fellini,Maison du diable. Espace culturel de la Fondation Fellini, Sion, du 8 septembre au 16 décembre.

Intégrale David Lynch. Cinémathèque suisse. Jusqu'au 16 octobre

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