A Boise, Idaho, entre la maison des Lynch et celle de leurs voisins, les Smith, s’étendait une surface triangulaire de gazon plantée d’un arbre à sa base. Le jour où les Lynch ont déménagé, le petit David a dû dire au revoir à tout le monde. «Mrs. Smith est sortie, se souvient-il. Oh! Je ne peux pas raconter…» Que s’est-il passé ce soir sur la pelouse? Mrs. Smith s’est-elle dénudée comme Dorothy Vallens dans Blue Velvet? S’est-elle volatilisée comme Diane Selwyn dans Mulholland Drive? A-t-elle été assassinée comme Laura Palmer dans Twin Peaks? Un clown couleur caramel, un inquiétant cow-boy ou un nain de l’au-delà ont-ils surgi de la nuit? On ne le saura jamais, mais on pourra le fantasmer ad libitum, car l’ellipse de David Lynch a mis le feu aux poudres de l’imagination.

Ils se sont mis à trois, Jon Nguyen, Olivia Neergaard-Holm et Rick Barnes, pour réaliser ce portrait de l’artiste dans le soir, mais au final David Lynch: The Art Life est un film de David Lynch. C’est prodigieux. L’empreinte que le réalisateur d’Elephant Man a laissée sur le cinéma est telle qu’il n’a plus besoin de faire de films pour régner sur notre imaginaire. Depuis Inland Empire (2007), il n’a tourné que des vidéos et s’est remis à la peinture.

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Et puis, vingt-cinq ans après la précédente, il a écrit et réalisé la troisième saison de Twin Peaks. Les deux épisodes dévoilés au Festival de Cannes ont éclipsé tout ce que le cinéma contemporain avait à montrer. Les Cahiers du Cinéma consacrent un énorme dossier au phénomène. David Lynch est un trou noir dans le 7e art, une singularité.

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Gazouillis off

Immobile comme un vieil éléphant, il apparaît de profil sur un fauteuil déglingué. Il fume de la main droite tandis que la gauche malaxe une pâte imaginaire. Des fragments poétiques strient l’écran, «L’Histoire de l’Ange de la Totalité», «Voulez-vous savoir ce que vous pensez vraiment?»… Les bribes de l’œuvre plastique s’insinuent, installant le malaise. «Les nouvelles idées, le passé les colore», assène le maître de l’étrange. Alors il évoque son passé.

Le dispositif narratif est lynchien, forcément. Seul dans un box lugubre, le visionnaire se raconte de sa voix de canard texan dans un micro semblable à ceux de la RKO au temps où Orson Welles montait le canular de La Guerre des mondes. Ses commentaires accompagnent un montage de photos de famille, de dessins, de peintures, de sculptures. Ou alors on voit l’artiste au travail. Accompagné de Lula, sa fille de 4 ans, il malaxe la pâte et la colle pour élaborer ces œuvres débordant d’inquiétante étrangeté, ces tableaux semblables aux panneaux signalétiques des limbes.

Il n’accorde aucun regard à la caméra sauf une fois, lorsque son attention est attirée par un gazouillis off: il se tourne en souriant vers l’objectif et l’on découvre trois petits oiseaux mécaniques qui font «cui-cui» sur la table.

Ligne blanche

Il aligne les souvenirs dont chacun semble donner une fausse clé de compréhension de l’œuvre. Les bains de boue dans un trou au pied d’un arbre. Sa mère qui refuse de lui donner des cahiers à colorier pour ne pas brider son imagination. Cette femme qui, comme dans un rêve très étrange, court toute nue dans la rue, la bouche en sang, telle une préfiguration de la chanteuse masochiste de Blue Velvet. Le premier joint qui amène le jeune David à stopper au milieu de l’autoroute, déjà fasciné par cette ligne blanche qui zigzaguera au final de Lost Highway

L’adolescent est mal dans sa peau. En Virginie, «on avait l’impression d’être toujours dans la nuit». Lorsqu’il emménage à Philadelphie, il reste coincé quinze jours durant dans son appartement, tétanisé par la peur du dehors. Il ne quitte plus son fauteuil, écoutant un transistor dont les piles s’épuisent.

Un copain d’école a un père peintre. Pour David, c’est une révélation. Qu’on puisse être peintre lui «explose le cerveau». Bushnell Keeler sera son mentor, celui qui l’accueille dans son atelier, l’encourage et intervient pour que son protégé puisse réintégrer l’école des Beaux-Arts dont il avait été viré.

Souffle de vent

Un jour, alors qu’il peint des feuillages verts sur une toile recouverte de noir, David Lynch voit la végétation s’animer, comme si un souffle de vent traversait la peinture. Il se tourne vers le cinéma, bricole de petits films expérimentaux, décroche une bourse qui le mène en Californie dont le soleil ôte «toute la peur» qu’il avait en lui. Là, dans une cave, il passe quatre ans à mettre au point Eraserhead, ce cauchemar qui est son premier chef-d’œuvre. «Une des expériences cinématographiques les plus heureuses», commente-t-il.

De la suite, de ces broutilles que sont Elephant Man, Sailor & Lula, Lost Highway ou Mulholland Drive, on ne saura rien. Le film s’arrête brusquement tandis que le rhythm'n'blues post-industriel auquel aime s’adonner le cinéaste submerge le générique de fin de ses riffs pesants comme la nuit.

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«David Lynch: The Art Life», de Jon Nguyen, Olivia Neergaard-Holm, Rick Barnes (Etats-Unis, Danemark, 2016), avec David Lynch, 1h28.