Diabolique David Murgia. Comédien virtuose dont l’aisance sert un drôle de projet. Plutôt que conter les merveilles de la solidarité, l’elfe belge, santiag et sourire ravageur, prend le contre-pied. Dans «Discours à la nation», partition de l’Italien Ascanio Celestini, David Murgia se glisse dans la peau des puissants avides de sang et vante les bienfaits d’un cynisme décomplexé. Manger les réfugiés et les personnes âgées? Super idée pour diminuer nos frais et épicer nos mets! Tirer le passant comme d’autres tirent le pigeon? Excellent, pour lutter contre la surpopulation! Même la pluie est convoquée au rang de main armée… Accompagné par la guitare de Carmelo Prestigiacomo, le solo stupéfie, mais il libère aussi. D’ailleurs, depuis trois ans qu’il l’a créé, David Murgia n’arrête pas de le tourner et, chaque fois, le public est fasciné. Le 3 mars prochain, l’empêcheur de penser en rond sera au Théâtre Palace, à Bienne, pour sa 200e représentation. Il faut y courir. Au téléphone, l’homme à l’abattage acéré raconte son théâtre, ses combats, ses convictions.

«Vous avez ri, non?» Oui, on rit, lorsqu’on entend «Discours à la nation». Mais on est glacé aussi. Et sonné. Car, les personnages incarnés par David Murgia sont déroutants de décontraction assassine. Ce leader de droite, par exemple. Qui donne sa recette du combat contre les plus petits que soi: non pas l’exclusion chère aux partis d’extrême droite, mais l’illusion, bien plus efficace en matière d’inféodation. «Pour combattre et domestiquer les pauvres, il faut leur faire croire qu’ils sont riches», clame le bateleur du grand capital.

En matière de riches et de pauvres, David Murgia connaît la chanson. A Liège, ce petit-fils d’immigrés italo-espagnols a grandi dans un quartier populaire entre un père plafonneur et une mère coiffeuse. Il a vécu dans la rue où il a «tout appris». «Mes passions? La bande de potes, le foot et le judo.» Des Murgia, petits génies de la scène, on connaît déjà le frère aîné, Fabrice. Qui livre aussi des spectacles sur le monde tel qu’il ne va pas, mais sur un mode plus onirique. Dans «Le Chagrin des Ogres», vu à la Bâtie-Festival de Genève en 2011, l’auteur et metteur en scène belge fait parler deux jeunes gens au bord de l’implosion. Un ado qui fonctionne en vase clos, rivé à son écran et hostile aux gens. Et une ado inspirée par Natascha Kampusch, donc plutôt privée elle aussi de nouveaux horizons. Comment finiront-ils? Là est la question.

Des questions, David Murgia, 27 ans aujourd’hui, s’en est toujours posé. Et même si son milieu n’est pas porté sur la chose théâtrale, c’est au Festival de Liège qu’il a fait son éducation. Un rendez-vous international de théâtre, de danse et de musique «qui pense le présent», précise l’artiste et où, adolescent, il a découvert celui qui lui a donné envie de se lancer dans le théâtre-récit, forme héritée de Dario Fo. Le modèle de David, c’est Ascanio Celestini, conteur italien qui va loin dans l’absurde et la déconstruction. «J’ai très vite voulu raconter des histoires comme lui. Jouer avec les évidences, retourner les clichés pour réveiller l’audience.» L’adolescent est entré au Conservatoire avec cette idée et un jour, il a pu non seulement rencontrer son idole des scènes, mais aussi travailler avec lui. Avec Ascanio Celestini, ils ont répété ce «Discours à la nation», joyau de contestation détournée. Un autre exemple de la force du pamphlet? Cette séquence, magnifique, où un homme raconte qu’il ne sort jamais sans son flingue. Avant, il le posait sur la table avant toute discussion. Maintenant, il le porte dans sa poche et transforme, mentalement, chacun de ses interlocuteurs en cibles potentielles. Une fois, il ne l’a pas pris et s’est aperçu qu’il perdait tout pouvoir de conviction. Depuis, il ne sort jamais sans sa béquille intime, son arme fatale. Magnifique métaphore de la logique de marché dans laquelle, nous serine-t-on avec obstination, celui qui ne mange pas, est mangé.

Dans la vraie vie, David Murgia se bat aussi. En janvier 2015, il a fondé avec d’autres activistes belges le mouvement Tout autre chose en réaction aux coupes sévères opérées l’automne d’avant par le gouvernement de droite de Charles Michel, premier ministre libéral. «Ces coupes, dans le social, l’éducation et la culture, vont à l’encontre de l’objectif visé, s’insurge le comédien, toujours au téléphone. On sait très bien que l’austérité ne permet jamais de relancer l’économie, on l’a vu en Grèce.» En mars dernier, ils étaient des milliers à descendre dans la rue à Bruxelles pour «faire trembler les certitudes». «Le 20 mars prochain, on remet ça, s’enthousiasme David Murgia. La Grande Parade, c’est l’occasion de redire nos fondamentaux en matière de fiscalité, de solidarité, d’écologie, d’éducation, de multiculturalité et de respect des générations. On le fait en musique, c’est plutôt très très joyeux!»

A l’imaginer exulter dans cette marée humaine, on se dit que la solitude du one-man-show doit lui peser. «Non, pas trop. D’abord, je ne suis pas vraiment seul puisque, sur scène, je dialogue sans cesse avec Carmelo, le musicien. Ensuite, je suis très en lien avec les spectateurs qui peuvent varier de 80 à 700 selon les salles et les soirées. Ce qui me plaît dans cette partition, c’est qu’elle agit comme un miroir. Car il n’est pas seulement question de la violence des élites, il est aussi question de la violence qu’on a tous en nous et qui s’exerce sur les plus faibles. C’est un sacré boomerang, ce texte d’Ascanio. Je le constate à chaque représentation, il se vit de manière très collective.»

Surtout, David a une vie professionnelle en dehors du «Discours à la nation». En 2009, avec des collègues comédiens, il a fondé le Raoul Collectif et, en 2011, a créé «Le Signal du Promeneur», un spectacle à la parole libre qui évoque des individus en lutte avec leur milieu. La proposition a plu et remporté plusieurs récompenses, dont le Prix Odéon/Telerama du public. Pour leur seconde création, «Rumeur et petits jours», le Raoul Collectif est parti au Mexique où il a rencontré «un chasseur de dinosaure et des tribus pratiquant des rites préaztèques très puissants»… Le propos? «Une émission de raadio où des esthètes débattent de la beauté. Pour écrire nos spectacles, on marche beaucoup et longtemps, car on cherche à déplacer notre point de vue, à voir les choses autrement», explique David Murgia. Entre autres modèles, le jeune artiste se dit inspiré par Henri Michaux et les TG Stan. Des arpenteurs sans filet et sans frontières. Des maîtres eux aussi de la déconstruction, comme Ascanio Celestini et son «Discours à la nation».


Discours à la nation, le 3 mars, Théâtre Palace, Bienne, www.spectaclesfrançais.ch