Opéras

David Pountney: la multiplication des Figaro

L’homme de scène britannique a conçu une trilogie autour du célèbre personnage de Beaumarchais. Le projet, né à Cardiff l’an passé, s’installe à l’Opéra des Nations en ouverture de saison lyrique. Rencontre avec un homme multiple

Il ne faut pas s’y fier. A l’heure de la pause, la scène dénudée de l’Opéra des Nations semble dormir. Les panneaux sobres qui entourent l’espace de jeu ne disent rien de ce qui se trame. Et ce qui se prépare représente un sacré défi: trois opéras enchaînés sur trois soirs, à quatre reprises, en seulement quinze jours. Les équipes sont au feu, et l’excitation à son comble. La «Trilogie de Figaro» accapare les troupes qui concentrent tous leurs efforts sur le changement quotidien des décors.

C’est le Barbier de Séville de Rossini qui ouvrira les feux ce mardi avec l’OSR, placé sous la direction de Jonathan Nott, dans une mise en scène de Sam Brown. Le lendemain, Les Noces de Figaro de Mozart prendront le relais avec le duo Marko Letonja à la baguette et Tobias Richter pour animer le plateau.

La création de Figaro gets a divorce de la compositrice Elena Langer fermera la marche du triptyque thématique, avec le chef Justin Brown à la tête du Basel Sinfonietta. A la mise en scène: David Pountney, à qui l’on doit le formidable Guillaume Tell donné en septembre 2015 au Grand Théâtre.

Directeur du Welsh National Opera de Cardiff, où il a amorcé cette «Trilogie» en février 2016, David Pountney est aussi librettiste et traducteur, en plus de son activité de metteur en scène. Son expérience balaie donc un large spectre du domaine lyrique, auquel il se consacre depuis toujours.

Le Temps: Comment avez-vous eu l’idée de cette «Trilogie»?

David Pountney: Pour un directeur d’opéra, il est essentiel de remplir la salle en cherchant le meilleur équilibre entre tradition et nouveauté. Il faut des personnages ou des œuvres populaires pour attirer le public, et des projets qui aient du sens pour élargir la portée de la programmation.

Figaro a l’avantage de concerner deux grands hits du répertoire. J’ai donc trouvé logique de réunir Rossini et Mozart autour de la figure de Beaumarchais, et d’y joindre une création que j’ai confiée à Elena Langer, dont j’apprécie le travail et avec qui j’ai réalisé le livret de l’ouvrage.

- Pourquoi préférez-vous l’opéra au théâtre alors que votre rapport au texte et à la scène est si fort?

- Parce que mon milieu originel est la musique. Comme j’ai pratiqué le piano et la trompette, fréquenté le National Youth Orchestra et chanté dans le chœur du St John’s College de Cambridge, mon lien aux partitions est naturel. Pour moi, les mots et les notes vont de pair. Et la musique réchauffe le texte.

- Pourquoi la traduction d’opéras, courante jusqu’à la moitié du XXe siècle mais devenue obsolète avec les surtitrages, vous tient-elle tant à cœur?

- Parce que je trouve amusant de chercher le sens original des ouvrages en les rendant intelligibles directement, sans avoir à passer par la lecture de surtitres ou le fait de deviner ce qui se passe sur scène. Qu’on comprenne ou non la langue, qu’on connaisse ou non l’œuvre et l’histoire, il y a toujours une dissociation entre l’émotion et la pensée dans une autre langue.

J’adore trouver le rythme et les mots justes en anglais sur les textes russes, tchèques, allemands ou italiens de partitions de Weinberg, Janacek, Mozart ou Verdi. La musique dirige toujours. Mais c’est très excitant de la rendre «lisible» instantanément, sans le décalage entre le mental et l’affect qu’impose la compréhension de mots étrangers ou de situations scéniques. Les notes humidifient les mots, et la traduction émulsionne les sentiments.

- Et que représente la mise en scène?

- C’est imaginer en trois dimensions une chose qui existe à plat. Comme un pop-up. Donner vie à une histoire, en la symbolisant dans la verticalité et le mouvement.

- Comment travaillez-vous la composition d’un livret avec un compositeur, comme les trois opéras que vous avez réalisés avec Peter Maxwell Davies ou celui d’Elena Langer?

- A l’origine, évidemment, il y a l’histoire que le compositeur a envie de traiter en musique. La discussion génère des idées communes. Tout part du sujet: fait divers, politique ou social, source littéraire… Le livret en devient le support. Et la partition arrive après. Je me lance dans l’écriture du texte, du scénario, du découpage des scènes, des dialogues, du rythme et de la couleur que je veux donner.

Ensuite débute la collaboration avec le compositeur, qui peut se révéler longue ou délicate selon les cas. J’essaie de défendre mes arguments en fonction des impératifs musicaux. Couper ici, développer là, transformer ailleurs… Ce n’est pas toujours évident, mais souvent passionnant.

- A propos de coupures, en tant que librettiste et metteur en scène, vous sentez-vous autorisé à raccourcir ou transformer certains chefs-d’œuvre?

- Absolument. A l’opéra la musique n’a pas de sens sans les mots. Si l’action se révèle trop compliquée, longue voire incompréhensible à cause du livret, si le flux musical en pâtit, alors des coupures s’imposent. Ce n’est pas la musique qui dicte le sens. Vocalisez «La ci darem la mano» de Don Giovanni: hors contexte et sans les mots, qui vous dit que c’est une scène de séduction et de sensualité? Le texte donne le sens à la musique, qui, elle, oriente tout. Le bon équilibre entre les deux est primordial.

- Qu’apporte à l’aventure de Figaro l’ouvrage contemporain que vous avez conçu avec Elena Langer?

- D’abord une belle opportunité de relire et de prolonger la tradition en l’inscrivant dans une sorte de suite, de filiation. Le personnage central est très amusant. Ce n’était pas facile pour Elena Langer de suivre Mozart et Rossini. Il fallait bousculer le genre pour faire avancer l’histoire dans le temps et le style, sans casser ou abîmer le «mythe».

Figaro gets a divorce est un genre de thriller politique avec un caractère principal très fort. C’est une œuvre pleine de rythme et de couleurs. Elena Langer a trouvé une identité musicale très originale où chaque rôle, très bien caractérisé, tient une place importante.


Opéra des Nations du 12 au 26 septembre. Rens: 022 322 50 50

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