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David Sedaris n'a pas son pareil pour croquer les travers de ses contemporains. Moraliste toujours incorrect, il porte sur sa propre personne le même regard sans complaisance.
© Ingrid Christie

Livres

David Sedaris, le poil à gratter de l’Amérique puritaine

Ses lectures publiques et ses récits caustiques ont fait sa renommée outre-Atlantique. Observateur impitoyable, David Sedaris étrille aussi bien sa famille ou son pays que lui-même, avec une verve réjouissante

L’humour n’est pas le plat de résistance de la littérature américaine, sauf quand c’est David Sedaris qui officie. Sa spécialité? Le canular sous toutes ses formes et une vacherie quasi compulsive pour épingler les travers de son époque, avec une forte tendance à l’auto-dénigrement. Mélangez dans le même shaker Pierre Desproges, P. G. Wodehouse et Alphonse Allais, ajoutez-y une incontournable pincée de Woody Allen, et vous obtenez un cocktail explosif que le New York Times a nommé la «Sedariana». Et si le roi David est un cas unique, c’est parce qu’il ne se contente pas de signer des livres désopilants: il monte régulièrement sur scène pour faire le pitre et débiter des sketchs qui attirent les foules outre-Atlantique, où il a réussi l’exploit de remplir les 3000 places du Carnegie Hall lors d’une lecture publique.

Dans la vie, Sedaris n’a pas toujours eu le vent en poupe, lorsqu’il enchaînait les boulots miteux sous l’étouffoir de sa Caroline natale. Mais un beau jour de 1992 – il avait 36 ans –, il est sorti de l’ombre en racontant à la radio ses mésaventures d’assistant du Père Noël dans un grand magasin et, depuis, sa hotte n’a cessé de déborder de réjouissances en tout genre. C’est à cette époque qu’il a quitté les Etats-Unis pour s’installer avec son compagnon Hugh en Normandie, un havre où il a appris à écorcher très méthodiquement notre langue – lire le drôlissime Je parler français, paru en 1999 chez Florent Massot.

Des proches sous la loupe

Et si Sedaris donne l’impression de passer son temps à se fendre la pipe, il n’en est pas moins un travailleur acharné. Il commence par observer ses proches et il note tout ça sur ses carnets avant de transformer cette manne en petites histoires qu’il va lire dans les théâtres. «Rien de plus agréable que d’entendre les gens rire, dit-il. Je n’arrive pas à croire que je gagne ma vie avec ça.» Ensuite, il retourne à ses stylos et il peaufine ses sketchs pour en faire des livres. «Si le public a ri, je mets un signe dans la marge, ajoute-t-il. S’il a poliment toussoté, je raccourcis.»

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Quant à ses personnages favoris, ce sont des losers bourrés de tics et de TOC, des fêlés attendrissants, des zombies insatisfaits, des types complexés, de doux dingues gaffeurs qui s’étouffent avec des bretzels et se coltinent des mères affreusement abusives avant de montrer du doigt l’Amérique politiquement correcte. Elle est la cible principale de Sedaris, qui étrille la bien-pensance et les interdits de son pays avec une cocasserie réjouissante. «On peut prévoir sans se tromper qu’en 2025 les flingues seront vendus dans les distributeurs automatiques mais qu’on ne pourra plus fumer en Amérique», ironise l’auteur de Delirium tremens. Et il y a du John Updike sous sa plume quand il écrit: «Une deuxième voiture est en mesure de rapprocher un couple pendant une semaine, mais une résidence secondaire peut redonner vie à un mariage jusqu’à huit ou neuf mois après la date de réalisation.»

Hystérie consumériste

Pour nous inviter à traverser l’été sur un petit nuage de gaz hilarant, Sedaris signe un pot-pourri d’une trentaine de textes facétieux et vagabonds, Le hibou dans tous ses états, où il commence par s’auto-portraiturer en auteur hypocondriaque, constamment patraque, qui subira sa première coloscopie en faisant mine de badiner, sur l’air d’une chanson de Sheila – «c’est ma première co-lo-sco-pie!» Et Sedaris complète le tableau en se définissant – comble de l’humilité – comme «un gars tout simple avec un téléphone, qui attend le jour où il pourra s’en acheter un modèle encore plus récent». Mais, en fait, l’Américain ne cesse de fustiger l’hystérie consumériste ambiante et, lorsqu’il revient à lui-même, il oublie de s’épargner: il va jusqu’à confesser sa «superficialité», sa «fascination juvénile pour l’anormal» et – pire! – sa «volonté de célébrer le mal».

Je suis juste un chapardeur qui choure les souvenirs comme s’il s’agissait d’une poignée de petite monnaie oubliée sur le buffet

David Sedaris

Comme dans ses livres précédents, l’auteur évoque volontiers son enfance en Caroline du Nord, à une époque où il avait la fâcheuse habitude de lécher les interrupteurs, de quoi mériter ces fessées légendaires que son père lui administrait copieusement, en multipliant les amabilités à son égard: «Tout ce que tu touches, rabâchait-il, se transforme en merde. Tu sais ce que tu es? Un bon gros zéro.» Et le fiston de lui rendre sa politesse: «Une main posée sur la hanche, façon théière, mon père ne cessait de se pavaner en slip en toute saison, dès qu’il entrait à la maison, comme un bambin déambulant avec ses couches.»

Une chouette pour la Saint-Valentin

Il arrive également à Sedaris de poser des questions à haute teneur métaphysique. Est-il indispensable d’avoir une grand-mère pétomane? Pourquoi faut-il éviter d’avoir des amis écrivains? Faut-il à tout prix apprendre le mandarin? Etait-ce une bonne idée de s’installer – avec son compagnon Hugh – dans un village normand où le parti de Jean-Marie Le Pen a remporté les élections? Les tortues de mer raffolent-elles des hamburgers? Comment se comporter à l’étranger lorsqu’on ne cesse de vous harceler avec Barack Obama? Comment dénicher une chouette empaillée pour l’offrir le jour de la Saint-Valentin?

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Sedaris possède un œil infaillible. Du moindre détail, tout en piétinant allègrement la fourmilière puritaine, il tire une saynète courtelinesque ou une brève comédie à la Woody Allen. Et il redouble d’humour quand il raconte ces séances de dédicaces où, assis derrière une table pliante de supermarché, il attend le lecteur qui ne viendra jamais. Il y a aussi cette scène où, dans un grand magasin, on le voit pousser un énorme caddie avec, pour seul achat, des préservatifs vendus «dans une boîte de la taille d’un parpaing». Commentaire: «Peur-être me faisais-je des idées mais j’avais l’impression que les clients m’observaient en fronçant les sourcils, l’air de dire: vous, les homosexuels, vous n’avez donc que ça à l’esprit?»

Kleptomane dans l’âme

Comment définir Sedaris, ce moraliste toujours incorrect qui a tant de cordes à son arc qu’il semble nous échapper d’histoire en histoire? Réponse: «Je suis juste un chapardeur qui choure les souvenirs comme s’il s’agissait d’une poignée de petite monnaie oubliée sur le buffet.» Et il ajoute: «Je n’ignore pas qu’étant si occupé à enregistrer les menus faits de la vie, je n’ai pas vraiment le temps de vivre la mienne.» Une existence empaillée, celle de Sedaris? Comme sa chouette de la Saint-Valentin? Sans doute, mais c’est pour la bonne cause: l’art de faire rire.


Le hibou dans tous ses états
Récits
David Sedaris
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Thierry Beauchamp
L’Olivier, 260 p.

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