Natif de l’île Adak (Alaska), l’Américain David Vann, professeur d’écriture créa­tive à l’université de York (Royaume-Uni), a reçu en 2010 le prix Médicis étranger pour Sukkwan Island, qui vient d’être adapté en roman graphique par Ugo Bienvenu (Denoël, 224 p.) Il y narrait la descente en enfer de son père, ruiné et divorcé, qui finit par se suicider. Récit d’une partie de chasse qui vire au drame, Goat Mountain clôt la trilogie romanesque inspirée par l’histoire de sa famille. En parallèle, l’écrivain publie Dernier jour sur terre. Ce livre retrace le parcours de Steve Kazmierczak qui tua, le 14 février 2008, dans son université de l’Illinois, cinq personnes et en blessa dix-huit avant de se donner la mort. Ces ouvrages n’auraient pu exister l’un sans l’autre, dit l’auteur, et traitent, chacun à sa façon, de la culture de la violence aux Etats-Unis. Entretien.

– Vous seul, en tant qu’envoyé spécial pour le magazine « Esquire », avez eu accès au dossier du FBI concernant la tuerie perpétrée par Steve Kazmier­czak. Pourquoi ce privilège?

– Après la fusillade, les quotidiens ont fait le pied de grue devant la maison du tueur et harcelé ses connaissances. Ceux qui connaissaient Steve ont développé une méfiance vis-à-vis des médias parce que leurs comptes rendus étaient bourrés d’erreurs et ne montraient aucun sens des responsabilités. Quand je suis arrivé sur les lieux, six semaines après les événements, je n’ai pas été considéré comme un journaliste mais comme un écrivain et un universitaire. J’ai dit aux enseignants que je n’étais pas de passage, que j’entreprenais une ethnographie qui allait durer trois mois. J’ai assisté à leurs conférences, je les ai accompagnés au bowling, j’ai dîné avec eux. Je me devais de les connaître, ainsi que les anciens condisciples de Steve, pour qu’ils aient confiance en moi, et mieux comprendre ce qui s’était passé. Aucun profileur n’avait accompli un tel travail pour cerner sa personnalité. Le FBI m’a donc demandé de leur communiquer mes informations. En échange, ils me donnaient un accès intégral au dossier. C’est ainsi que j’ai découvert ses liens avec les prostituées, ainsi que les mails effrayants qu’il envoyait à son ex-petite copine.

– Quel écho a eu la publication de votre enquête aux Etats-Unis?

– Les éditeurs d’Esquire ont banni toute allusion au racisme ou à la frustration sexuelle. Outre le fait qu’il s’agit de censure, on ne peut comprendre ce qui s’est passé si on occulte, chez Kazmierczak, ces traits de personnalité. Très ancrée à droite, sa philosophie politique est empreinte de la paranoïa propre au mouvement libertarien. La NRA [National Rifle Association, puissant lobby de promotion des armes à feu aux Etats-Unis] croit que le gouvernement fédéral veut les réduire en esclavage et, à cette fin, confisquer les armes. Ils ont aussi cette même vision raciste: les étrangers veulent prendre mon travail, ils ne méritent pas d’appartenir au système. Mais la chose la plus terrible que le magazine ait faite fut de mettre à la « une » la scène dans laquelle j’imagine ce qui s’est passé à l’hôtel où Steve a passé sa dernière nuit, comme s’il s’agissait d’une invention. Or, mon essai est une montagne de faits, comportant peu de commentaires. Et, par leur titre et intertitres sensationnalistes, ils ont trahi les personnes que j’avais interviewées. Après cela, j’ai arrêté de collaborer avec des magazines.

– Pourquoi, dans votre essai, évoquer le rapport morbide que vous entreteniez avec les armes et mélanger vos ­souvenirs à la biographie du tueur?

– Je ne voulais pas le montrer comme un monstre isolé. J’ai grandi dans une culture de la chasse vécue comme rite de passage. J’ai transposé cet événement dans Goat Mountain, où un garçon de 11 ans tue sans remords un braconnier. Après le suicide de mon père, ma famille n’a rien trouvé de mieux que de me léguer ses armes. J’avais alors 13 ans et j’aurais pu tuer : j’avais l’habitude d’observer mes voisins dans le viseur de mon Magnum. Ce qui est terrible aux Etats-Unis est qu’après chaque fusillade nous nous disons: ce gars n’a rien à voir avec nous. On nie le fait que les Etats-Unis fabriquent des tueurs.

– Quel est leur profil?

– Ce sont surtout des hommes pauvres. Comme Steve, ils ont servi dans l’armée où ils ont appris à tuer sans émotion. Il y a quelques années, une enquête du New York Times indiquait que 1,2 million de vétérans, déconnectés de leur famille et sans emploi, souffraient de maladies mentales et de perte de sens. Les tueurs souffrent aussi de problèmes psychiatriques insuffisamment traités. Par haine de soi, Steve a commis plusieurs tentatives de suicide. Il a finalement tué des gens pour garantir son suicide. L’autre point commun à ces tueurs est qu’ils s’étudient les uns les autres et entretiennent entre eux une sorte d’émulation. Ils manquent cruellement d’empathie, ce qui provient en partie de la philosophie libertarienne pour qui comptent seulement les individus, indépendamment de la société à laquelle ils sont censés appartenir.

– Vous expliquez que la majorité des tueurs sont passés par l’armée. Levez-vous un tabou en disant cela?

– Dernier jour sur terre est paru le jour du Veterans Day. J’ai été invité à m’exprimer sur une radio de Boston, comme je l’avais fait dans le passé. Tout se passait bien jusqu’à ce que je commence à critiquer l’armée. Le journaliste s’est alors offusqué et a abrégé l’entretien. L’Amérique est une démocratie où la religion a un poids considérable. Depuis les attentats du 11-Septembre, le soutien massif de la population à son armée s’appuie sur la religion: « Que Dieu bénisse nos troupes ». Ceux qui ne participent pas à cette mobilisation sont vus, comme je l’ai été, comme des antipatriotes. Il n’y a, à cet égard, aucun respect d’opinions différentes. Le paradoxe est là: les « pro-guns » se disent patriotes mais si vous devez vous-même défendre votre famille et votre maison, cela signifie un échec total de la loi et de l’Etat, comme au temps du Far West.

– Vouloir limiter les armes aux Etats-Unis, est-ce une cause perdue?

– Pour ma part, j’ai perdu tout espoir. Le 26 juin 2008, la Cour suprême a cassé un arrêté municipal en vigueur à Washington depuis trente-deux ans qui restreignait le port d’armes afin de ­lutter contre la criminalité. Jamais le commerce n’a été si florissant. Chaque année, on compte 3 millions de nouveaux permis de port d’armes et plus de 20 millions d’armes vendues. Dans certains Etats, vous pouvez désormais avoir un passé militaire, un casier judiciaire, des antécédents de maladies mentales et boire un verre dans un bar avec un pistolet chargé sur vos genoux. On ne peut plus revenir en arrière. C’est pour ça que j’ai quitté les Etats-Unis et n’y reviendrai plus.