Il y a tout juste dix ans paraissait en France un roman américain qui allait marquer durablement les esprits et recevait le Prix Médicis étranger en automne 2010: Sukkwan Island de David Vann. Rares sont les livres dont on se souvient du numéro précis d’une page, 113, où l’impensable surgit, point de bascule romanesque d’anthologie. Un court paragraphe, cinq petites lignes, inoubliables. Grâce à son succès en France (plus de 300 000 exemplaires vendus), ce roman lance la carrière de l’écrivain né en Alaska. David Vann est aujourd’hui reconnu comme un des auteurs américains les plus talentueux, traduit en 23 langues, dans plus de 60 pays.

David Vann est aussi l’un des critiques les plus virulents de son pays, fustigeant sa violence, son armée, son lobby des armes, sa culture paranoïaque et son rapport à la religion. L’écrivain ne vit plus aux Etats-Unis, il partage sa vie entre l’Europe, l’Angleterre surtout, et la Nouvelle-Zélande.

«Bon mais invendable»

Pour marquer le 10e anniversaire de la parution de Sukkwan Island, les Editions Gallmeister publient une édition spéciale préfacée par Delphine de Vigan et postfacée par David Vann. En parallèle, et pour la première fois en français, paraît le recueil de nouvelles dont a été tiré Sukkwan Island, Legend of a Suicide, complété de sept nouvelles inédites, le tout rassemblé sous le titre Le Bleu au-delà.

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A l’origine, Sukkwan Island est une novela qui accompagne cinq autres nouvelles dans ce Legend of a Suicide publié en 2008 aux Etats-Unis et dédicacé à son père suicidé, James Edwin Vann (1940-1980), disparu alors que le fils n’a que 13 ans. David Vann dit avoir écrit sur son père depuis ses 19 ans et travaillé sur ce recueil pendant vingt-deux ans. Il lui faudra des années pour trouver un éditeur, le manuscrit est estampillé «bon mais invendable» par les agents qu’il contacte.

L’écrivain l’envoie finalement à un concours de nouvelles, qu’il remporte. En guise de prix, Legend of a Suicide est publié aux presses de l’Université du Massachusetts, mais à seulement 800 exemplaires. Un article élogieux du New York Times fait timidement grimper la réimpression à 3000 exemplaires. Mais Sukkwan Island ne sera jamais édité seul sur le marché américain.

«Transformation subconsciente»

Découvrir aujourd’hui en français ce recueil, c’est pénétrer au cœur d’une œuvre hantée par la disparition violente du père. Dans un format condensé, on retrouve les germes des thèmes que l’auteur développera par la suite: tragédies familiales, violences psychologiques, violence des armes, la perte, l’injustice. Sans oublier l’omniprésence de l’Etat clé sur la carte littéraire de David Vann, avec la Californie: l’Alaska.

Dans la fiction, David devient Roy, enfant et adulte qui ressassent ce drame initial. «Ces nouvelles reflètent l’entremêlement confus de ma culpabilité, de ma colère et de ma honte face au suicide de mon père quand j’avais treize ans, chaque histoire est écrite dans un style différent et rapporte une version différente de qui il était, de ce qui s’est passé, et de ce que tout cela signifiait», confie l’écrivain.

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Fusionnant obsession et inspiration, les histoires liées de l’homme et de l’artiste se font l’écho de la mobilité de la mémoire. Jusqu’à la «transformation subconsciente», pour reprendre l’expression de l’auteur. D’une nouvelle à l’autre, les circonstances et les perspectives se modifient ou changent carrément. Il n’y a plus une seule mort. Il n’y a pas une seule douleur. Les versions des faits ne s’accordent plus, car «l’expérience du chagrin est fondamentalement fragmentée».

Ce réel malaxé et réimaginé donne vie à l’écriture, au conte, aux légendes. A lire Le Bleu au-delà, recueil pionnier, on perçoit la source vive de plusieurs romans qui paraîtront ensuite comme Désolations, Impurs, Goat Mountain ou Aquarium.


Roman
David Vann
«Le Bleu au-delà»
Traduction de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski
Gallmeister, 176 pages