L’assommoir du Covid-19. Emilie Charriot est K.-O. pour la troisième fois en neuf mois. Un acharnement. Le 17 mars, la metteuse en scène vaudoise devait présenter au Théâtre de Vidy Outrage au public, texte baïonnette de Peter Handke. Deux jours avant la première, la jeune femme doit se résoudre: le semi-confinement décidé par le Conseil fédéral entraîne la fermeture de toutes les salles. Le 6 novembre, son comédien Simon Guélat espérait bien cracher le feu de la dissidence au nom de Handke, au Théâtre Saint-Gervais à Genève. Là aussi, le virus a tout gâché.

«Ce qui est dur, c’est que l’élan est sans cesse coupé, confie Emilie Charriot. Notre Outrage au public se répète, se rumine, se rêve, mais ne se joue jamais. Vidy l’a reporté pour la troisième fois à l’année prochaine. Mais si la pandémie devait encore faire ses ravages, je doute qu’il y ait une quatrième fois. Notre création serait alors mort-née.»

Leana Durney et Davide Autieri sont, eux, passés à une mèche de cheveux de la guillotine. A la tête de la compagnie neuchâteloise Comiqu’opéra, ce couple ailé a pu lever le rideau, au Crève-Cœur à Cologny (GE), sur sa nouvelle envolée lyrico-théâtrale, Encore une fois. «Nous avons répété en vase clos avec l’équipe de chanteurs et comédiens, raconte cette mezzo-soprano solaire. Notre crainte, c’était que l’un d’entre nous tombe malade. Le soir de la première, nous étions comme sur un nuage. Et aller jusqu’au bout des quatre semaines de représentation était un rêve.»

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Le réveil relève du cauchemar. «Nous devions jouer 60 fois à Paris, entre janvier et mars, poursuit Davide Autieri. Tout est reporté. Parallèlement, nous devions reprendre en Suisse romande un précédent spectacle, Looping, pièce de cirque pour quatre interprètes. C’est annulé et pour la première fois depuis le lancement de notre compagnie, il y a dix ans, nous sommes dans l’impossibilité de payer nos partenaires qui ont travaillé pour cette reprise. Nous avons demandé le chômage partiel – les fameux RHT – mais ça nous a été refusé.»

Le retour du chômage partiel

«Quand j’ai appris que nous n’y avions plus droit depuis le 31 août, j’ai fondu en larmes», glisse Leana Durney. La Lausannoise Olivia Csiky Trnka, qui présentait Demolition Party en septembre à La Bâtie - Festival de Genève, partage cette tristesse et cette révolte. «Cela ne concerne pas que notre secteur, mais le refus de la Confédération d’accorder des RHT aux personnes soumises à un contrat à durée déterminée nous fragilise considérablement.» Davide Autieri abonde dans ce sens: «Certains de mes collègues reconnus pensent à une reconversion. Aujourd’hui, la plupart de nos camarades acteurs cherchent à sauver leur peau.»

Résumons ici. Avec la fermeture des salles en Suisse romande et en France, ce sont des centaines de professionnels qui se voient condamnés à hiberner, sans perspective, privés d’espaces de travail et de salaires. Bouffée d'oxygène toutefois: mercredi, le Conseil fédéral annonçait une aide pour la culture de 410 millions et la réintroduction des RHT pour les contrats à durée déterminée, mesure qui devra être votée par le parlement.

C’est qu’il y a urgence. Le metteur en scène valaisan François Marin, qui a dû lui aussi interrompre les représentations lausannoises de sa création, Grâce à Dieu, d’après le scénario de François Ozon, constate que cette deuxième vague est plus dévastatrice que la première. «Au printemps, il y avait moins de spectacles et les pouvoirs publics ont réagi plus vite.»

Naissance d’un «Tigre»

Abattus, les fantassins de la fiction? En ordre de bataille, au contraire. Dans tous les cantons romands, ils se fédèrent. C’est le cas à Genève où quelque 55 compagnies font désormais cause commune, sous le nom de Tigre. «Nous réunissons des troupes dont l’esthétique et les projets diffèrent, mais qui veulent travailler ensemble pour que la scène ne devienne pas une terre brûlée, explique le metteur en scène Jérôme Richer. Notre association, qui a vu le jour en juin, a comme but de faire remonter auprès des pouvoirs publics nos demandes.»

«Nous voulons continuer à bosser dans la perspective d’une reprise des activités, ajoute l’acteur Jean-Louis Johannides. Les compagnies ont besoin d’aides publiques, d’espaces pour répéter de futures créations, mais aussi pour approfondir une recherche.» A Genève, comme à Lausanne, les autorités municipales se disent conscientes de la nécessité d’apporter des solutions (lire ci-dessous).

Paysage sinistré

Mais ces premières mesures, appréciables certes, ne régleront de loin pas tout. Beaucoup de ces frégates fonctionnent comme de petites entreprises, avec en guise de carnet de commandes des séries de représentations en Suisse et à l’étranger. C’est le cas de Super Trop Top, brigade genevoise dirigée par Delphine Lanza et Dorian Rossel, au bénéfice d’une convention de soutien régional. Depuis le début du deuxième confinement, ce dernier a dû annuler 41 dates, dont deux tiers en France. «C’est une bonne partie du travail de promotion effectué lors de notre présence au Festival d’Avignon en 2018 qui tombe à l’eau», déplore cet artiste connu pour le grand volume de ses tournées à l’étranger.

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Si pour certains créateurs romands, à l’image de Mathieu Bertholet, la tournée est un modèle révolu, pour beaucoup, elle reste la condition même d’une vitalité artistique et économique. Or, là aussi, le paysage paraît durablement sinistré. «En France, des théâtres sont exsangues après la crise des «gilets jaunes» et deux confinements», s’alarme Dorian Rossel.

Redéfinir les politiques d’aides publiques

Le chorégraphe Gilles Jobin bénéficie comme Dorian Rossel d’une convention de soutien. Au printemps, il a dû lui aussi enterrer sa nouvelle création. Mais il a transformé cette matière en prodige technologique, La Comédie virtuelle, sélectionnée à la dernière Mostra de Venise. Avantage de la formule: ses danseurs dotés de capteurs et filmés en direct peuvent conquérir la planète depuis leur studio genevois.

«En Suisse, même en période normale, il y a beaucoup trop d’argent pour la diffusion, estime-t-il. Les cantons, Pro Helvetia et la Corodis soutiennent la diffusion, tandis que seules les municipalités subventionnent la production. C’est déséquilibré et dans cette période où les tournées sont gelées, il faudrait transvaser les montants spontanément, sans demander aux artistes de présenter des projets spécifiques de recherche ou autres.»

La crise aurait au moins cette vertu: elle oblige à redéfinir les politiques d’aides publiques. Et à terme, à doter les professionnels des planches d’un statut moins friable. «Nous avons l’impression d’être repoussés dans les bordures de la société, souffle Leana Durney. Mais nous sommes, Davide et moi, des optimistes. On va faire face.» Le couple prévoit de revenir à des pièces légères, avec un décor pliable dans le coffre de la voiture. Ce n’est pas la panacée, mais une forme d’anticorps poétique. Une façon de dire «Merdre» au virus, comme l’aurait fait ce diable d’Alfred Jarry.

Collaboration: Marie-Pierre Genecand


«A Genève, les troupes pourront répéter dans les musées»

Le ministre genevois de la Culture, Sami Kanaan, annonce des espaces et des aides ciblées pour les artistes en mal d’oxygène. Lausanne reconduira une partie de son dispositif estival

Les compagnies indépendantes alimentent nos scènes. Sans elles, pas d’envol vespéral ou très peu, souligne Jérôme Richer, directeur à Genève de la Compagnie des ombres. Certaines sont soutenues au long cours par une ville alliée à un canton et parfois à Pro Helvetia. La plupart sont subventionnées en fonction de leurs projets. Ce sont ces dernières qui sont le plus menacées par cette deuxième vague. Plus de salles, ni de travail, ni de recettes: un couperet.

A Lausanne, Michael Kinzer, chef du Service des affaires culturelles, rappelle que la ville a mis en place un plan de relance au début de l’été, quelque 2,5 millions en soutien aux artistes, au secteur du livre et à l’industrie créative. «A propos des compagnies indépendantes, nous avons maintenu toutes les subventions, quel que soit l’état de leurs projets; nous avons aussi octroyé à 38 d’entre elles l’équivalent d’une semaine de travail, pour qu’elles puissent préparer leur reprise ou approfondir une recherche. Il leur suffisait de remplir un formulaire très simple pour profiter de cette aide. Ce dispositif est reconduit pour cette deuxième vague.»

Et l’aide à la recherche souhaitée par les artistes? «Il faudrait définir ce qu’on entend par là. Les compagnies qui sont au bénéfice d’une convention ont la possibilité de faire ce travail. Une solution serait d’étendre ce modèle de soutien. Ce qui est sûr, c’est que l’enveloppe destinée aux compagnies indépendantes a augmenté de 25% ces quatre dernières années et j’espère ne pas la voir diminuée à l’avenir.»

Rations de survie

A Genève, Sami Kanaan prépare des mesures qui devraient être dévoilées la semaine prochaine. «Les compagnies ont besoin d’espace de travail. Nos musées pourraient leur en fournir, de même que l’Alhambra. A Meyrin, le Forum le fait depuis peu. A terme, il faudrait généraliser cette possibilité, sur le modèle des résidences d’artistes au CERN. Nous sommes aussi très sensibles à la situation des collectifs qui travaillent au projet et qui bénéficient de subventions ponctuelles. Nous sommes en train d’adapter les critères d’obtention de ces aides. L’idée, c’est qu’ils puissent développer des projets, notamment dans le domaine numérique.»

Dans l’Himalaya, on appellerait cela des rations de survie. Avec le report en chaîne des spectacles, l’année prochaine s’apparente à une paroi glacée à 6000 mètres d’altitude. Gare à la chute.