Collectionneur Le grand marchand d’art Davide Nahmad était de passageà Genève avantde débattre, jeudià Davos, de l’avenirde sa profession

Rencontreavec l’hommeaux 300 Picasso

A l’hôtel des Bergues, où Le Temps avait rendez-vous lundi avec Davide Nahmad, tout le monde connaît cette éminente figure du marché de l’art, peu voire pas connue du grand public. Avant de passer dans un salon feutré du palace pour se raconter, le collectionneur claque la bise à une collaboratrice puis s’enquiert du temps à disposition: «Mon vol EasyJet décolle vers 20h, je crois.» Le milliardaire – sa fortune est estimée par Forbes à 1,8 milliard de dollars en 2014, ce qui le place au rang 1016 de la liste des personnes les plus riches au monde – vole low cost. «Et je prends tous les samedis l’autobus pour aller à la synagogue.»

Le résident monégasque s’installe à table et raconte. Son discours, ponctué d’anecdotes et de considérations sur l’existence et l’art, tient plus de la tradition orale que de la biographie. Self-made-man, marchand d’art et père de trois enfants (Helly, Marielle Mathilde et Jo), Davide Nahmad fait partie d’une des familles les plus puissantes du marché de l’art. Dans un article du Financial Times, Christopher Burge – commissaire-priseur chez Christie’s – disait de Joe Nahmad (le frère aîné de Davide, décédé en 2012) qu’il avait acheté plus d’œuvres d’art que toute autre personne vivante.

Aujourd’hui, la collection de Davide et Ezra – le troisième frère – serait constituée d’au moins 400 tableaux de Monet, Matisse, Renoir ou Rothko et de 300 Picasso. «300 ou 250, ça n’est pas très important, relativise le collectionneur. C’est ma passion, le jour où j’arrête d’en acheter, c’est que je suis mort!»

C’est en 1964 qu’il acquiert pour la première fois une œuvre du maître espagnol. «Une femme couchée, un tableau assez moche que j’avais eu à Genève pour environ 11 000 dollars. Une erreur de débutant. Et j’en ai fait plusieurs avant de comprendre comment fonctionne l’art, quels sont les artistes capables de traverser l’histoire.»

Justement, comment ça marche? «Il n’y a de futur dans le marché de l’art que pour les pièces qui font partie de l’histoire. Le contemporain, c’est trop spéculatif, ça n’a pas fait ses preuves. C’est de cela dont je veux parler à Davos. Il faut du temps pour créer une collection de valeur et cohérente.» Sa collection à lui vaudrait 3 milliards de dollars et se trouve en majeure partie conservée dans un gigantesque entrepôt sous douane aux Ports francs de Genève. «Ce n’est pas triste, c’est un peu comme si j’avais des enfants qui vivaient en Asie que je ne pouvais visiter qu’une seule fois par an. L’important, ça n’est pas de les voir tous les jours, mais de savoir qu’ils existent.»

Né à Beyrouth en 1947 au sein d’une famille de banquiers juifs séfarades originaires d’Alep, en Syrie, Davide Nahmad quitte très jeune le Liban. C’est en Italie, à Milan, qu’il grandit et découvre l’art par le biais de son grand frère Joe. «En 1951, j’avais 4 ans lorsqu’il a acheté des tableaux à 4000 dollars dans une galerie parisienne.» Des pièces sans valeur. «Il les avait fait expédier à notre mère à Beyrouth. Elle en était très fière. Au Liban, à cette époque, personne n’avait de tableaux. Sur les murs, on mettait des tapis.»

Mais la première œuvre qui véritablement bouleverse Davide Nahmad est un Magritte, un peintre qu’il découvre en 1959. «Joe avait acheté pour 500 dollars La Légende des siècles.» Une gigantesque chaise en pierre sur laquelle est posée une autre chaise, minuscule et en bois. Une peinture qu’il revendra plus tard à Sophia Loren. «Ce qui m’a tout de suite plu chez cet artiste, ce sont les titres de ses œuvres, la symbolique et les thèmes traités. Comme celui, récurrent, de la domination des uns sur les autres. Récemment, j’ai vu une toile de lui qui figure un fusil posé contre un mur et qui s’intitule Le Survivant. Dans une bataille, tout le monde meurt, le seul qui survit, c’est le fusil.»

En mai 1968, Davide Nahmad poursuit des études d’ingénieur à Milan. «L’eurocommunisme arrivait en Italie. Pendant six mois, je ne pouvais aller aux cours, l’université était fermée. Mon frère m’a dit d’arrêter de perdre mon temps avec les études et d’aller à Paris, Londres et New York, pour rencontrer les galeristes importants. Sans les grèves dans les facultés, je ne serais pas devenu marchand d’art.»

Si Paris était alors «le centre du monde» en matière d’art, New York n’était qu’un village. «Les catalogues des ventes de Parke-Bernet – qui deviendra en 1969 Sotheby’s – étaient très mal faits et, la plupart du temps, étaient imprimés en noir et blanc car la reproduction couleur coûtait plus cher que le tableau! Quand on voit comment se porte le marché aujourd’hui, on ne peut pas se l’imaginer!»

En 1974, Davide Nahmad présente un Bacon, un Calder et un Rothko à la Foire de Bâle, l’ancêtre d’Art Basel, qui chaque année bat des records avec, justement, des œuvres de ces artistes. «Personne ne m’a demandé ne serait-ce que le prix d’une de ces toiles, personne!»

Le choc pétrolier de 1973 avait fait plonger l’économie. «Le baril de pétrole était passé de 3 à 40 dollars en l’espace de quelques mois! Et comme le marché de l’art dépend en partie des marchés financiers, lorsque tout s’effondre, c’est dur de faire des affaires.»

D’autres crises suivront, sans pour autant empêcher l’avènement du marché de l’art tel qu’on le connaît aujourd’hui. «Après l’ouverture vers la Russie et la Chine, on parle à présent beaucoup du Qatar. Je suis contre! Vous voudriez, vous, que les plus beaux tableaux finissent là-bas? Il faut garder un équilibre. Si des nations ont le pouvoir financier de tout acheter, elles vont dessécher le reste du monde. On m’a dit qu’au Qatar, ils ont dépensé 9 milliards pour leur collection… Sur cette somme, il y a peut-être 2 milliards de bonnes pièces, mais le reste est très médiocre.»

Quand on est marchant d’art et collectionneur, il faut faire parfois des sacrifices. «J’ai même vendu et racheté cinq fois un tableau de Fernand Léger. Un record! Mais il y a une œuvre que je regrette, c’est un Monet – Le Pont du chemin de fer à Argenteuil –, qui marque le passage entre le classicisme et le modernisme, un document historique. On l’a mis en vente et c’est le Qatar qui l’a acheté. J’étais très triste lorsque je l’ai appris.»

Même si la spéculation autour du contemporain agace Davide Nahmad, le développement du marché et l’évolution des valeurs des œuvres modernes et impressionnistes depuis les années 1970 lui ont permis d’accroître sa collection et ses affaires. «Une collection de qualité ne peut se constituer que dans le temps. La mienne se compose d’œuvres qui ont participé à l’histoire. Ces pièces ne peuvent pas perdre leur valeur. Prenez le mouvement futuriste, par exemple: il faisait écho à l’arrivée de l’automobile, à la vitesse, au dynamisme. Alors que l’abstraction, Kandinsky par exemple, marque l’avènement du communisme contre la bourgeoisie, le paysage et le portrait. C’est à ça que je pense quand j’achète des œuvres. Et je n’arrêterai jamais: je veux mourir avec l’histoire.»

«Il n’y a de futur dans le marché de l’art que pour les pièces qui font partie de l’histoire.Le contemporain, c’est trop spéculatif,ça n’a pas fait ses preuves»