Davide Nahmad est un homme blessé. Profondément heurté par le tapage médiatique qui a laissé entendre que lui, de confession juive, aurait volontairement dissimulé son identité derrière une société panaméenne pour acquérir et cacher une œuvre d’art spoliée durant la période nazie. «Qu’on me traite moi d’antisémite alors que ma famille a dû fuir le Liban sans rien emporter et que j’ai toujours fait beaucoup pour ma religion... Vous comprendrez que ça ne passe pas! Plus que quiconque, je veux connaître la vérité sur ce Modigliani. Pour ma conscience, mes proches et ma communauté... Mais je ne signerai pas un arrangement financier: je veux aller jusqu’au tribunal, n’importe lequel pourvu qu’il soit compétent, et qu’un juge me dise si ce tableau s’est retrouvé au centre d’une spoliation ou non!»

L’affaire avait fait grand bruit début avril. Les médias associés à la fuite géante des Panama Papers révélaient que l’ayant-droit de la panaméenne International Art Center propriétaire du tableau «Homme assis appuyé sur une canne» de Modigliani entreposé aux Ports Francs de Genève n’était autre que le marchand d’art Davide Nahmad.

Ce nouveau scandale rassemblait à lui seul les éléments les plus critiquables du marché de l’art actuel: son opacité, sa financiarisation, son fonctionnement réservé aux initiés, ses outils - les entrepôts sous douane et les structures offshore - permettant la discrétion et rendant l’identification des propriétaires d’œuvres toujours plus compliquée.

Enquête classée sans suite

Le chef d’œuvre, évalué à 25 millions de dollars, est revendiqué depuis 2011 par Mondex Corp, une firme canadienne spécialisée dans la traque d’objets spoliés, agissant, dans ce cas précis, pour le compte de Philippe Maestracci, un agriculteur français. L’oeuvre aurait appartenu à son grand-père, un antiquaire du nom d’Oscar Stettiner installé à Paris. Elle aurait été spoliée par les nazis dans les années 1940 durant une vente forcée, selon le petit-fils de Stettiner qui a déposé en 2011 une plainte au tribunal de New York pour que le tableau lui soit restitué.

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Suite à ces révélations, le parquet genevois avait ouvert une enquête, classée sans suite à la fin du mois de mai. Le procureur Claudio Mascotto indiquait alors dans un courrier adressé à l’avocat du collectionneur, Rodolphe Gautier, que «la procédure ouverte le 8 avril 2016 pour recel (article 160 CP), sur la base d’informations publiquement disponibles, selon lesquelles le tableau de Modigliani "L’homme assis avec une canne" entreposé aux Ports Francs de Genève, aurait pu être le produit d’une infraction, est classée ce jour, dès lors que les vérifications accomplies n’ont pas permis d’avérer les soupçons.»

Douleur vive

L’affaire à Genève est classée, mais pour Davide Nahmad, la douleur reste vive. Lui, qui fait partie d’une des dynasties les plus puissantes du marché de l’art et figure chaque année au classement des hommes les plus riches au monde selon Forbes, n’a pas pour habitude de s’exprimer dans les médias.

Mais cette fois-ci, face à la déferlante, il a choisi de donner en exclusivité sa version des faits au Temps, au JDD et au New York Times. «On a dit que si je dissimulais mon identité derrière une société panaméenne par laquelle j’avais acquis le Modigliani, c'est parce que je savais qu’il était spolié. C’est faux: lorsque je l’ai acheté en vente publique chez Christie’s en 1996, j’étais dans la salle et j’ai levé la main pour enchérir! Toutes les personnes présentes m’ont vu faire! J’ai prêté ensuite le tableau à des musées à plusieurs reprises.»

Si je savais que ce tableau était spolié, je ne l’aurais pas mis à disposition du Jewish Museum qui est le musée le plus sensible au monde sur cette question!

Depuis son acquisition, la toile - qui représenterait Georges Menier, un célèbre chocolatier - a été exposée notamment au Musée d’art moderne de Lugano ou encore la Royal Academy of Arts de Londres, et reproduit dans diverses publications comme le livre «Modigliani - Beyond The Myth» édité par le Jewish Museum de New York en 2004. «Si, comme les médias l’ont prétendu, je savais que ce tableau était spolié, je ne l’aurais pas mis à disposition du Jewish Museum qui est le musée le plus sensible au monde sur cette question!», s’exclame Davide Nahmad.

Un avant et un après 1998

Utiliser une société panaméenne pour acheter de l’art peut paraître suspicieux aux profanes. «Cela se fait surtout pour des raisons fiscales ou pour acquérir à plusieurs un corpus d’œuvres», explique un expert qui préfère garder l’anonymat.

Lorsque International Art Center fût créée, Davide Nahmad et son frère Ezra s’en partageaient les parts. Ce n’est qu’en janvier 2014 que Davide rachète la totalité des actions. «Par exemple, lorsque des tableaux se trouvent aux Ports Francs de Genève mais sont détenus par une offshore, les revenus réalisés sur les ventes n’ont pas l’obligation d’être déclarés, développe le spécialiste cité plus haut. Si ce type de structures offre quelques facilités et une certaine discrétion à ses ayants-droits, cela ne signifie pas pour autant qu’ils cherchent à cacher une œuvre spoliée ou faire du recel.» 

Depuis 2011, une plainte déposée par Philippe Maestracci à New York fait planer le doute sur le Modigliani en alléguant qu’il appartenait dans les années 1940 à son grand-père, un antiquaire juif, qui aurait été forcé par les nazis à vendre l’œuvre. Mais l’action en justice du plaignant n’a pour le moment pas permis l’ouverture d’un procès.

Au coeur de l’affaire se trouve la  trajectoire de l’œuvre, qui se trouble durant la deuxième guerre mondiale. Une provenance difficile à établir et qui, dans le catalogue de la vente Christie’s de juin 1996 durant laquelle Nahmad a acquis le tableau, était particulièrement succincte. La maison d’enchères ne souhaite pas commenter l’affaire mais indique qu’elle avait procédé à toutes les vérifications exigées alors. «Les standards de 1996 n’étaient pas ceux d’aujourd’hui», rappelle notre spécialiste anonyme. En 1998, en signant la Déclaration de Washington, 44 Etats s’engagèrent à retrouver et restituer l’art spolié. «En matière de due diligence, il y a clairement un avant et un après 1998», poursuit l’expert. 

Un client roi

Depuis cinq ans, Davide Nahmad cherche à établir la provenance complète de son Modigliani. «Je fais le travail qu’aurait dû faire Christie’s, explique-t-il. Mais je continue quand même de travailler avec eux, je viens du reste de leur acheter trois œuvres très importantes. Et eux ne veulent pas se fâcher avec moi, car je suis un de leurs meilleurs clients, alors on se mettra d’accord le moment venu, par exemple sur la question des frais d’avocat...»

Les maisons de vente aux enchères ne peuvent tout simplement pas se passer des Nahmad. «En se portant garant pour les pièces les plus chères, c’est-à-dire en promettant de les acquérir au moins à l’estimation basse si personne ne renchérit, la famille offre à Christie’s et Sotheby’s un argument de poids pour convaincre les propriétaires d’œuvre de passer par elles pour les mettre à l’encan», explique un initié.

Un jour je suis marchand, un jour je suis un collectionneur, le lendemain un investisseur, je ne saurais me définir.

«Un jour je suis marchand, un jour je suis un collectionneur, le lendemain un investisseur, je ne saurais me définir, admet Davide Nahmad. Mais ce qui compte à présent pour moi c’est de connaître la vérité sur cette œuvre et cette recherche que je mène depuis 5 ans pour établir la provenance de cette toile est passionnante. Mais jamais je ne concèderai à un accord financier avec Mondex Corp et Monsieur Maestracci: je veux que cette affaire se règle devant un tribunal compétent, qu’un juge me dise si ce tableau est spolié ou non! J’irai jusqu’au bout!»


Trajectoire d’une toile

Le 28 octobre 2011, la justice américaine enregistre la plainte de Philippe Maestracci contre la Helly Nahmad Gallery (la galerie new yorkaise du fils de Davide Nahmad). Dans le document des autorités judiciaires américaines que Le Temps s’est procuré, le plaignant demande au tribunal que la peinture “Homme assis appuyé sur une canne” de Modigliani lui soit restituée, étant donné que cette oeuvre appartenait à son grand-père, l’antiquaire Oscar Stettiner. Selon les déclarations du plaignant, son aïeul aurait été forcé par les nazis à vendre l’oeuvre.

Peinte en 1918, la toile est photographiée en 1930 à la Biennale de Venise et reproduite dans le catalogue de la rétrospective dédiée au travail de l’artiste italien.

 Durant une enchère publique à Londres le 25 juin 1996, Christie’s met le tableau à l’encan. Le catalogue de la vente indique comme provenance que l’oeuvre a appartenu à Roger Dutilleul, un important collectionneur de Modigliani, puis qu’elle fût vendue entre 1940-45 à un certain J. Livengood à Paris, lors d’une vente anonyme. Ce sont les descendants de Livengood qui la mettent en vente. Il n’est fait aucune mention d’Oscar Stettiner. La société International Art Center, dont le siège se trouve au Panama, acquiert la toile pour une somme de 1,9 million de livres sterling.

Une déclaration d’Adelino Semedo, fondé de pouvoir de Rodolphe Haller SA, le transitaire des Ports Francs de Genève qui compte parmi ses clients International Art Center, figure aussi au dossier de la plainte et permet de suivre les mouvements du Modigliani à partir de 1996.

Le 21 mars 1997, il arrive à Genève de chez Christie’s à Londres.

Le 2 février 1998, il retourne à Londres où il est présenté à la Helly Nahmad Gallery (les galeries londonienne et new-yorkaise portent le même nom). Il revient au dépôt sous douane le 30 juillet de la même année.

Le 17 mars 1999, il est envoyé au Musée d’Art Moderne de Paris. Retour à Genève le 5 juillet 1999.

Le 20 octobre 2005, départ pour l’adresse new-yorkaise de la Helly Nahmad Gallery, puis retour en Suisse le 24 février 2006.

Le 8 juin 2006, il est prêté à la Royal Academy of Arts de Londres, puis est à nouveau à Genève le 19 octobre de la même année.

Le 18 septembre 2008, le tableau est expédié chez Sotheby’s New York, participe à une enchère, ne trouve pas preneur et revient aux Ports Francs le 18 décembre 2008. Fin de la chronologie produite sous serment.

Le vendredi 8 avril 2016, suite aux révélations des Panama Papers, le procureur du Ministère public genevois Claudio Mascotto mène une perquisition chez Rodolphe Haller SA. Davide Nahmad ayant apporté les documents exigés par le procureur, le lundi 23 mai, le parquet genevois lève le séquestre sur le Modigliani et classe l’affaire. C.C


L’ambigu James Palmer de Mondex Corp

Derrière la plainte déposée par Philippe Maestracci se trouve la firme canadienne Mondex Corp, spécialiste de la traque d’objets spoliés. «Ce ne sont pas des enfants de choeur, explique une source anonyme. Ils gagnent de l’argent en tissant des histoires autour de quelques éléments, vont trouver des descendants de Juifs et les convainquent de réclamer un dû dont ils n’avaient même pas connaissance!» Mondex Corp ponctionne ensuite pour ses services entre 30 et 40% des sommes obtenues par les ayants-droits.

Le fondateur de cette société, James Palmer, n’a du reste pas bonne réputation dans le milieu de l’art, le terme de «vautour» revenant souvent pour le qualifier. Pour Davide Nahmad, l’homme opère un chantage visant à le contraindre à verser une grosse somme d’argent pour que l’affaire soit arrangée, la plainte retirée et le procès évité. «A plusieurs reprises, il a essayé d’entrer en contact avec moi pour qu’on trouve un arrangement.»

Le 30 juin 2015, le marchand d’art séjourne à l’Hôtel Connaught, à Londres. James Palmer glisse sous la porte de sa chambre le petit mot reproduit ci-contre. «Je ne sais même pas comment il a su que je me trouvais ici!». Plus récemment, dans un SMS du 16 avril 2016, le fondateur de Mondex Corp suggère de «discuter entre quatre yeux (...) pour trouver une solution rapide et mutuellement acceptable».

Contacté, James Palmer a esquivé la plupart de nos questions. Quant à la levée du séquestre sur le Modigliani opérée par le procureur genevois le mois dernier, il estime que «les autorités suisses ont pris leur décision sans avoir vu tous les documents de la plainte déposée à New York».

Ce n’est pas la première fois que Mondex Corp soutient une démarche de restitution portant sur de prétendus biens ayant appartenu à l’antiquaire Oscar Stettiner. En avril 2015, le comité néerlandais de restitution rejetait une plainte déposée par les héritiers d’Oscar Stettiner représentés par Mondex Corp. Cette plainte concernait une peinture intitulée «Old Man with Beard» de Salomon Koninck faisant partie de la Netherlands Art Property Collection (NK collection). «Mais il s’agissait d’une affaire très différente de celle-ci», s’est défendu au téléphone James Palmer. C.C