Bienvenue dans le monde ouaté du World Economic Forum. Dans l’ambiance feutrée des sommets pour que les décideurs puissent débattre en toute tranquillité. Cliché, cette manière lounge de présenter le monde des affaires? Oui, sauf que Davos, création du collectif français les Moteurs multiples, va plus loin qu’une dénonciation ironique de cet univers protégé. Sylvain Millot, au texte et à la musique, tisse un lien subtil entre le Forum économique mondial et La Montagne magique, roman fameux de Thomas Mann écrit en 1924. Dans ce texte fondateur du XXe siècle, Hans Castorp, jeune Hambourgeois en visite au sanatorium de Berghof, au-dessus de Davos, vit une expérience métaphysique qui le cloue sur place pendant sept ans. Une expérience, le délitement de son corps et de ses croyances, qui, sur la scène de Saint-Gervais à Genève, évoque habilement l’essoufflement et la perte de repères de notre modèle économique.

Roberto Molo est non seulement un acteur talentueux, il est aussi un coureur de fond et un danseur intermittent. Ces qualités lui sont utiles dans Davos où il interprète Hans Castorp, un chef d’entreprise qui passe du statut de sportif fringant à celui de corps défait, flottant.

Au début du spectacle, le dirigeant de Biotech court une bonne quinzaine de minutes sur un tapis d’entraînement, préparant tel un athlète son allocution sur l’économie du vivant. Autour de lui, des sommets en gobelets plastique figurent à la fois la vie de bureau et les montagnes placides. C’est d’ailleurs cette idée de refuge que susurre au micro la coach de Hans, hôtesse à la voix d’aéroport (Lise Ardaillon). Pour aborder de la manière la plus sereine son intervention au Forum, Castorp doit penser à un lieu idéal logé dans sa mémoire, dit-elle. Pourquoi pas un joli chalet de vacances où l’attend sa maman? Recentré, conforté, Castorp se lance dans son laïus. Dos au public, dans un contre-jour qui annonce peut-être le pire, Castorp vante les mérites de la biotechnologie, garante du bien-être de l’humanité. Lui aussi parle au micro, lui aussi est amplifié, couvrant de sa voix un tapis sonore électro. Mais bientôt, les ondes se brouillent. Le corps comme l’esprit de Castorp semblent lui échapper. L’homme tousse, perd l’équilibre, ses mouvements de Qi Gong deviennent de plus en plus hésitants, ses pas de moins en moins assurés…

L’intelligence de cette création, que le collectif d’Annecy a finalisée dans les murs de Saint-Gervais grâce au soutien d’un fonds culturel européen, tient à sa démarche impressionniste. Plutôt qu’une dénonciation explicite et virulente du fossé entre morale et argent; plutôt qu’un réquisitoire contre le fait qu’on pardonne aux puissants alors qu’on accable de plans d’austérité les pays en difficulté, les auteurs de Davos montrent l’écroulement de l’économie de l’intérieur, du point de vue de ce cadre qui, petit à petit, perd ses forces et ses convictions. Un peu à la manière de l’Allemand Falk Richter dans Sous la glace, que jouait également Roberto Molo.

Bien sûr, il y a aussi, en voix off, un récit grand-guignolesque où une simple balle de golf provoque, en cascade, une série de coups et blessures parmi les dirigeants et chefs d’entreprise. Bien sûr, on n’échappe pas à la litanie des chiffres de la bourse et aux nouvelles de la météo économique. Mais ces éléments sont astucieusement répartis dans un climat général de vertige, dans un engrenage inéluctable où ce qui était solide devient liquide, voire gazeux. Où les plus grandes certitudes s’étiolent peu à peu. Et ce climat, qui opère à travers la musique et les lumières – éclairage bleu pour le leitmotiv «les investisseurs ne sont pas des ennemis de l’espèce» –, raconte parfaitement la dématérialisation actuelle. De sa voix d’aéroport, la coach n’atténue pas que le stress de son poulain. Elle endort aussi sa méfiance vis-à-vis de la douleur et même de la mort. Comme si, au fond, l’humain n’avait déjà plus d’importance. Envoûtant et inquiétant.

Davos, Théâtre Saint-Gervais, Genève, jusqu’au 19 janv., 022 908 20 00, www.saintgervais.ch

L’intelligence de ce spectacle? Sa démarche impressionniste, sans démonstration forcée