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De «Dawson» à «13 Reasons Why», l’adolescence s’aggrave

La série de Netflix sur le suicide des ados fascine son public. Il y a juste 20 ans, «Dawson» saisissait déjà des fragments de vie adolescente. La démarche n’a pas fondamentalement changé, mais le propos devient plus frontal

Tout avait commencé par une créature du lac noir, une fille, deux garçons, puis une autre fille. Dans la première scène de la série Dawson, en 1998, la série d’adolescents démarrait par un tournage un peu bancal – le héros, nommé Dawson, voulait devenir cinéaste, et il bricolait. Pacey, l’ami fidèle, jouait la créature affreuse qui assaillait Joey, la potentielle petite amie. Puis arrivait Jen, la jolie blonde. Regard affectueux, ou concupiscent, de Dawson.

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«Dawson» et ses longues discussions au bord de l’eau

De 1998 à 2003, Dawson (Dawson’s Creek, la «crique» soulignant le caractère maritime du contexte) a passionné une génération. Dans la ville fictive de Capeside, sur les côtes dentelées du Massachusetts, les quatre personnages ont vécu toutes les émotions, les amours, les haines, les espoirs et les déceptions.

Les acteurs James Van Der Beek, Katie Holmes, Joshua Jackson et Michelle Williams ont fasciné leur public en incarnant tant de passions de jeunes adultes. Les longues discussions psychologisantes au bord de l’eau sont devenues des classiques de la série. Celle-ci était née d’experts en films d’horreur et en adolescence à l’écran; Kevin Williamson, le créateur, avait écrit Scream, et l’un des producteurs, Steve Miner, avait piloté les Vendredi 13. Ils étaient passés des cris d’effroi aux soupirs d’émois, mais toujours du même âge, ingrat.

Quelques fragments de «Dawson» lors de la sortie en DVD:

«13 Reasons Why», l’enfer du lycée

Aujourd’hui, la série qui domine le marché adolescent, en parlant de ce public, est 13 Reasons Why, à l’origine basée sur le roman de Jay Asher, adapté par Brian Yorkey. Le livre reposait sur le fait que l’héroïne, Hannah, qui s’est suicidée, a adressé 13 cassettes à des membres de son entourage, dont Clay, lequel l’a aimée en secret. Exposé au long des monologues sur bandes, le mystère du suicide repose sur les raisons, les rôles des uns et des autres, les culpabilités partagées. En fin de première saison, les spectateurs apprenaient qu’un viol avait eu lieu, un drame de plus dans une longue accumulation de harcèlements au lycée.

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Dévoilée la semaine passée, la deuxième saison plonge plus loin dans le scabreux social et scolaire. Le lycée est mis en accusation, au sens littéral: les parents d’Hannah lui ont intenté un procès. Cette procédure, qui sert de creuset pour le grand déballage de la cité californienne, apporte une colonne vertébrale – tordue – à une narration qui s’enlise. Les auteurs font feu de tout bois, alignant une lourde évocation de l’universalité des violences faites aux femmes à l’heure de l’affaire Weinstein, esquissant même une hypothèse de tuerie à l’école.

13 Reasons Why ennuie et fascine, par sa radicalité dans sa peinture de ses jeunes, tous coupables, même si les degrés varient. Ravagé par le deuil et l’absence, Clay ne fait pas figure de rédempteur; longtemps, il ne cesse de souligner sa propre implication, fût-ce par le silence.

Le monde est-il devenu pire?

De Dawson à 13 Reasons Why, que s’est-il passé? L’adolescence des années 2010 est-elle devenue tellement plus sombre? En fait, opposer la série de 1998, supposée gentillette, au réalisme supposé du feuilleton actuel paraît trop réducteur. En son époque d’avant les téléphones portables et d’avant Netflix, Dawson avait parfois fait l’événement par ses évocations de sentiments, de sexe et d’autres sexualités. Elle n’obéissait pas à une intention de provoquer, mais elle assumait son attachement à son sujet.

La démarche d’aujourd’hui se révèle un peu plus grave, mais comparable. Accusés de propager l’idée du suicide, les responsables de 13 Reasons Why ont créé un site pour la prévention et placent un avertissement au début de la deuxième saison.

L’empathie des auteurs de séries

Sur son blog du Temps, Charlotte Frossard, de Stop Suicide, a récemment indiqué que le suicide des jeunes augmente en Suisse. Son évolution varie en Europe, baisse en France, hausse en Espagne… Aux Etats-Unis, une étude des Centers for Disease Control and Prevention a indiqué que de 1999 à 2014, soit presque le fossé entre Dawson et la série 13 Reasons Why – le roman date de 2007 –, le taux général de suicides a bondi de 24%. Sans doute, le monde de 2018 est plus dur qu’il y a vingt ans, d’autant que la mise en réseau globale des individus renforce les outils du harcèlement, en particulier chez les ados. Avec empathie, maladresse ou exagération, les auteurs de séries tentent toujours de conter cette période-là, encouragés par les diffuseurs qui visent cette cible.

En octobre dernier, James Van Der Beek a avoué avoir subi des attouchements lorsqu’il était jeune. La brutalité n’est donc pas nouvelle. Mais désormais, elle se dit, ou se raconte, plus directement.

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