Genre: Nouvelles
Qui ? Daniel Tschumy
Titre: Place du Nord et autres lieux
Chez qui ? Bernard Campiche, 252 p.

Place du Nord, à Lausanne. L’écrivain, comme le peintre, le réalisateur, le photographe, isole les lieux, les lumières, les êtres, pour transmettre, dire, aller ailleurs, au-delà. Daniel Tschumy a posé son regard d’écrivain sur la place du Nord à Lausanne. Dans la nouvelle qui porte ce nom et qui donne le titre au recueil, on se dit que ces mots-là, Place du Nord, résonnent d’une vibration particulière, porteuse d’échappées encore possibles ou déjà hors de portée. On se dit qu’il fallait écrire sur cette place avec un nom pareil, à la fois si banal et si ouvert sur le large. Mais ce sont bien les mots de l’écrivain lancés tel un filet qui éclairent cette petite place anodine de Lausanne et la transforment en personnage, en matière vive où les phrases se déposent et ouvrent des voies, ralentissent le regard et même le temps. Avant Place du Nord , Daniel Tschumy a publié trois recueils de poèmes et deux récits.

Lausanne, ses rues, ses places, ses cafés sont peints à plusieurs reprises. La citation de Philippe Delerm, en exergue du recueil, résonne au fil des pages (lire ci-dessus): «Pour connaître le vrai plaisir de la rue, mieux vaut faire partie des regardants. A l’ombre ou au soleil.» L’auteur sait sans doute se perdre dans l’observation diurne et nocturne de sa ville et ses personnages comportent peut-être des éclats, des traits entraperçus sur un trottoir ou une place.

Dans chacune ou presque des dix nouvelles qui composent Place du Nord et autres lieux , des êtres ou des fantômes se confrontent à une blessure, un souvenir, une vision, qui tranche leur vie en deux, un avant et un après. Cette découpe, qui sous-tend le récit tel un moteur silencieux, est travaillée de multiples façons. Plusieurs nouvelles se présentent en binôme, un même récit étant raconté par des protagonistes différents. Le plus souvent, la confrontation à l’événement permet un apaisement, même diffus, un accroissement de l’être, du courage. Et souvent, les mots ou la parole sont le viatique pour poursuivre la route.

Parfois, Daniel Tschumy joue des tours au lecteur qui croit reconnaître des situations pour s’apercevoir en cours de routequ’elles étaient d’un autre ordre. Comme dans «Un Crime délicieux»: une femme, Camille, attend dans un café. Le narrateur extérieur donne d’abord l’impression de n’être là que pour elle, décrivant la scène par ses yeux et ses humeurs. Camille regarde à la dérobée une autre cliente, élégante, qui boit un verre de vin. Camille attend impatiemment quelqu’un, objet d’un vif amour. Le lecteur aura deux surprises: l’identité de la personne attendue et la «trahison» du narrateur qui passera, avec l’aisance d’une contre-plongée de cinéma, dans la tête de l’autre femme, qui de regardée, deviendra regardante. D’autres fois, le trouble est mis dans la personne même du narrateur, comme dans «Place du Nord» où un homme doté d’une capacité aiguë à ressentir les vibrations de la rue, des cafés et des êtres raconte à la première personne son retour dans son ancien appartement.

Qu’il s’agisse de cet homme de la place du Nord; du vieil homme, rongé par un secret dont il veut se décharger par écrit; de Luc, qui invite un ancien ami d’enfance à le retrouver sur un banc, place de la Riponne, à Lausanne toujours, pour évoquer une trahison ancienne; ou encore de l’apparition d’un enfant dans une rue de Delhi, un 15 août, jour de l’Indépendance indienne, Daniel Tschumy impose un rythme à la lecture, une intensité dans l’analyse des situations, des chocs et contre-chocs, infimes ou majeurs. Récits de transformation, de réinvention, ils se donnent à voir, à vivre dans la matière même des phrases.

Le recueil se termine par «Trois lettres assassines» et «Home». Les trois lettres désignent les initiales A.V.C., accident vasculaire cérébral. Rupture majeure, cauchemardesque, entre la vie d’avant et d’après. Nadia, maman de deux petites filles, éducatrice vive et gracieuse, s’écroule à la maison, un calme dimanche de novembre 2008. La traversée de son enfer pour revenir, lentement, à la vie est racontée par son mari, debout mais «dévasté à l’intérieur». «Home» suit le retour, éprouvant, à la maison. Il s’agit alors, pour le narrateur, de s’éloigner du refuge de l’écriture, d’éteindre l’ordinateur et d’aider sa femme «à retourner le plus loin possible dans le monde».

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Philippe Delerm

«Le Trottoir au soleil»

Cité en exergue de «Place du Nord»

«Mais le vrai statut délicieux n’est pas celui d’actif ou de regardé. Pour connaître le vrai plaisir de la rue,mieux vaut faire partie des regardants»