Le retour le plus excitant de l'automne. Avec en prime, au Poche de Genève, des orgasmes à faire rougir les cadors des films X. Les Genevois David Bauhofer et Olivier Chiacchiari avaient disparu de la scène. Dans les années 90, l'un et l'autre - mais séparément - avaient pourtant fait figure de surdoués. Deux jeunes prodiges, disait-on. David Bauhofer s'était fait une signature dans un genre où il est facile de se prendre les pieds: metteur en scène de pièces comiques. Il avait eu les honneurs de la Comédie de Genève avec La Main passede Feydeau. Olivier Chiacchiari, lui, taillait dans la rumeur du monde des dialogues qui faisaient mouche. On imaginait l'auteur abonné au haut de l'affiche. Mais voilà: l'un et l'autre ont été emportés par le vent des modes. Hors jeu.

Aujourd'hui, ils reviennent avec La Mère et l'enfant se portent bien, zoom sur un jeune père prompt à honorer sa Béatrice haletante, puis pantelant devant le fruit de ses œuvres, un chérubin qui dicte sa loi. Scandée par des séances chez un psychiatre cérémonieux comme à la messe, sa débâcle déclenchait l'autre soir des vagues de rires. Olivier Chiacchari a trouvé là un sujet en or, rarement traité: la déprime post-partum vue du côté du mâle. Il signe ainsi une comédie souvent efficace, malgré des passages à vide, une difficulté à conclure surtout. David Bauhofer, lui, a injecté entre le berceau et les Pampers une folie, un art de faire basculer la chambre de bébé du côté de la cellule du psychopathe. Quand la pièce s'essouffle, ce sont ses trouvailles qui tiennent en haleine.

Miracle après le cul-de-sac

Mettre en scène, c'est trafiquer le temps. David Bauhofer a compris que le salut passait ici par la condensation - glissement, comme sur de la ouate, d'un niveau de réalité à l'autre. Principe: Benjamin le Père (François Nadin) tombe du lit où il fait rugir Béatrice, la future maman (Valeria Bertolotto), se retrouve sur le divan de son psy (Erik Desfosses), avant de subir l'assaut de sa mère et des parents de sa compagne. Sa vie coulisse, comme le décor en briques de Xavier Hool, qui fonctionne aussi comme métaphore de la psyché du Père: la norme tente de dompter la pulsion et, comme le théâtre est bien fait, c'est cette dernière qui triomphe.

Condenser, c'est soigner le fondu enchaîné, une technique dans laquelle David Bauhofer brille. Mémorable par exemple le préambule nocturne de la pièce, ce feulement fauve qui se conclut en pleurs de nouveau-né. Neuf mois en 25 secondes. Condenser, c'est aussi régler la vitesse de jeu. François Nadin - c'est le point de vue de Benjamin qui commande - est chargé de donner le rythme. Il a l'abattage pour, celui qui fait souvent le succès des bons acteurs de boulevard. Mais le soir de la première, il peinait à moduler, à passer de la mécanique du comique à celle de la presque folie. A ses côtés, Valeria Bertolotto joue juste, tigresse qui perd ses griffes.

La dissolution du couple est bien observée. Et cette acuité rend d'autant plus patente la faiblesse des seconds rôles, ces aînés qui, sous la plume de Chiacchari, existent à peine et qui, sur scène, paraissent figés. En amie dépressive, Caroline Cons, elle, imprime une forme de langueur ravagée. Elle captive, comme toujours. A la fin, elle connaît le désespoir quand son amant (Gaspard Boesch) l'abandonne pour Béatrice. Puis elle se console dans les bras de Benjamin, libre. Chez Chiacchiari, le cul-de-sac accouche d'un petit miracle. Ce n'est pas comme ça dans la vie. Mais ça sonne très juste.

La Mère et l'enfant se portent bien (1h45), Le Poche-Genève, rue du Cheval-Blanc 7, jusqu'au 26 novembre (Loc. 022/310 37 59)