Bien au-delà des images que chacun garde sûrement en mémoire depuis le film de Ken Annakin, Le Jour le plus long (1962), le Débarquement du 6 juin 1944 qui permit aux Alliés anglais, américains et canadiens d’ouvrir le «deuxième front» qui, joint au front de l’Est, allait finir par avoir raison de Hitler, reste une des grandes dates symboliques de l’histoire récente. Les plages de Normandie qui accueillirent les effectifs massifs de l’opération Overlord furent en effet le point de départ d’une contre-offensive qui, onze mois plus tard, aboutirait à la prise de Berlin, au suicide du Führer et à la capitulation complète de l’Allemagne. Ce que le film tiré du roman de Cornelius Ryan montrait bien, c’étaient, entre autres, les obstacles qu’une telle opération eut à surmonter au cours de ses premières heures, le courage et la détermination nécessaires pour la mener à bien dans des conditions difficiles où la supériorité en nombre des Alliés pouvait être tenue en échec par la préparation des Allemands et des mesures qu’ils avaient prises pour la repousser.

Tout sauf un seul jour

Bien loin de se réduire à un jour, si long fût-il, le Débarquement n’était toutefois que l’aboutissement d’une entreprise de longue haleine, elle-même le fruit d’années de controverses et de négociations. C’est cette histoire qu’on trouve racontée par Olivier Wieviorka dans un livre paru, sous une première forme en 2007, mais réédité à l’occasion du 70e anniversaire du Débarquement et surtout complété par une documentation photographique d’autant plus remarquable que l’ouvrage est publié cette fois en grand format.

La première chose à louer à propos de ce livre est sa volonté d’arracher cet épisode… à son mythe. Aux antipodes d’une rhétorique officielle, l’Histoire du Débarquement en Normandie est un récit aussi complet que mesuré, aussi nuancé que peu dogmatique de tous les obstacles, de toutes les difficultés qui durent être surmontés pour qu’on en arrive à ce jour du 6 juin. Churchill, par exemple, ne souhaitait pas Overlord. Il lui préférait un autre débarquement, en Méditerranée, ne voulant risquer ses troupes en France qu’au moment où il saurait le Reich à bout de forces. Staline, de son côté, ne cessait de réclamer l’ouverture de ce «deuxième front» qui soulagerait le poids exorbitant que la concentration des troupes nazies sur le front de l’Est faisait peser sur l’Armée rouge. Roosevelt, pour sa part, avait à vaincre aussi bien les réticences des Américains à s’engager en Europe que la résistance de nombre de ses généraux à détacher leurs yeux de l’Asie et du Pacifique: c’est à Pearl Harbor, après tout, que l’Amérique avait été frappée en décembre 1941.

Des défiances

Mais même une fois que le choix de la Normandie eut été décidé, de formidables obstacles restaient en place. Il y avait d’abord à mettre en place une structure de commandement. Si le choix d’Eisenhower ne suscita pas de remous, les jalousies et les rivalités entre ses subordonnés anglais et américains, leur défiance réciproque et la divergence de leurs intérêts ne manquèrent pas de créer toutes sortes de tensions qui durèrent d’ailleurs bien au-delà du 6 juin. La vanité ainsi que l’obstination de Montgomery n’avaient d’égales que celles de Patton, par exemple. Il y avait ensuite des problèmes d’effectifs, d’équipement et de logistique énormes. Les véhicules blindés venaient pour la plupart des Etats-Unis et devaient donc être d’abord acheminés en Grande-Bretagne. Certains ne furent prêts que la veille du départ. De même, les troupes américaines manquaient-elles cruellement d’entraînement pour le genre de combat qui les attendait autant que de connaissance exacte ou de compréhension de la situation politique de l’Europe. Au reste, les buts politiques des puissances alliées divergeaient-ils également. Pour Staline, il s’agissait d’abord de libérer son pays puis de faire payer le plus chèrement possible à l’Allemagne l’agression qu’elle avait conduite contre l’Union soviétique. Churchill, s’il voulait défaire l’ennemi, n’était pas moins anxieux de s’opposer à la menace que le communisme faisait selon lui planer sur une Europe qu’il redoutait de voir devenir rouge. Conquérir l’Allemagne pour lui était donc aussi bien terrasser les nazis que protéger autant que possible tout ce que nous nommons l’Europe de l’Ouest de l’emprise d’une idéologie qu’il détestait. Roosevelt, désireux de ménager Staline, ne voulait pas pour autant que les Etats-Unis se laissent entraîner dans la guerre d’attrition dont Churchill s’était fait l’avocat en attendant que l’Allemagne soit à bout de ressources. De Gaulle, qu’on fit venir, mêlait à une habileté politique remarquable une arrogance voire une ingratitude notoires.

Le Débarquement ne se limite pas à D-Day. Olivier Wieviorka en suit les conséquences jusqu’à la libération de Paris en août 1944 en retraçant de façon très utile les difficultés rencontrées notamment par les troupes britanniques censées prendre Caen ou l’inhabileté de certains blindés à négocier les terres détrempées de la Normandie. Son récit se conclut de manière très juste par le refus de considérer le Débarquement «comme une épopée signant le triomphe attendu d’une machine de guerre rodée, servie par des combattants rêvant de se sacrifier pour la cause de la liberté en général et de la libération de la France en particulier.» Avec la sobriété et l’ampleur de vue qui sont les siennes, cet ouvrage fait honneur à l’historiographie française.

Genre: histoire
Qui ? Olivier Wieviorka
Titre: Histoire du Débarquement en Normandie. Des origines à la libération de Paris (1941-1944)
Chez qui ? Paris, Le Seuil/Ministère de la défense, 416 p.