Certains ont voulu le croire: avec Troie, l'industrie hollywoodienne pourrait aider à réhabiliter une œuvre fondatrice de notre culture. Après tout, il y a longtemps que l'«Iliade» n'avait pas connu une telle publicité. Qu'importe, selon ces voix, la qualité ou la médiocrité du film s'il pousse à lire Homère. C'est oublier que ce cinéma-là ne travaille qu'à sa propre publicité: il n'invite pas à retourner aux grands classiques, il se les approprie pour dispenser le grand public d'écouter une autre histoire que celle qu'il veut imposer. Hollywood ne cherche pas à sauver la culture classique mais bien à l'occulter et finalement à la nier.

Il y a deux semaines, je me suis rendu à la lecture intégrale de l'«Iliade» qui avait lieu à Genève. Je suis arrivé au moment où commençait la lecture du chant XXII, lorsque Achille affronte Hector près des fontaines de Troie, dans ce lieu encore rempli des souvenirs de la paix, où les femmes venaient laver le linge. Hector est frappé à mort, mais il a encore un peu de voix pour supplier son adversaire de respecter sa dépouille. Achille répond et l'insulte: «Chien maudit! […] si je pouvais dans ma rage, découper ta chair en morceaux et les manger tout crus!» Sur les remparts de Troie, les Troyens sont là qui regardent. Sous leurs yeux, Achille accomplit le crime suprême, la mise à nu et l'outrage du mort: entre la cheville et le talon, il transperce les pieds d'Hector, passe des courroies à travers la chair ouverte et les attache à son char. Puis, il lance ses chevaux au galop, traînant derrière lui le cadavre de l'ennemi qui rebondit sur le sol poussiéreux.

J'ai lu ce chant des dizaines de fois. Mais ce soir-là, comme chacun d'entre nous, j'avais gravée en moi la photo, parue dans tous les journaux, de cette militaire américaine traînant au bout d'une laisse le corps nu d'un prisonnier irakien. Je n'avais jamais douté de l'actualité de l'«Iliade», mais je n'avais pas pensé à la façon dont le poème serait un jour rattrapé par cette actualité. Bien plus que l'interprétation de Brad Pitt dans «Troie», c'est l'image de cette geôlière tirant sa victime au bout d'une corde qui va me hanter! J'ai compris ce soir-là que je ne pourrais plus jamais lire ni entendre le chant XXII de l'«Iliade» comme je l'avais fait jusque-là. Mais entre la scène de l'«Iliade» et la scène photographiée dans la prison d'Abou Ghraib, l'écart est aussi inquiétant que l'analogie.

Deux constatations: l'«Iliade» chante la folie meurtrière d'Achille, mais elle se termine sur l'image du héros ordonnant de laver, de parfumer et de vêtir le corps de l'ennemi outragé. Achille trouve finalement le geste qu'il faut pour réparer physiquement l'outrage infligé: Hector regagne la dignité de son corps. George Bush s'enlisera

aussi longtemps qu'il manquera de remettre debout le soldat humilié. Donald Rumsfeld s'est rendu à la prison, il n'a pas osé approcher les prisonniers qui l'ont hué. Autre point: dans l'«Iliade», le geste d'Achille est nourri par une haine personnelle et non par le racisme; les Grecs et les Troyens se respectaient et s'estimaient. Ce n'était pas une guerre raciale. Seule une guerre raciale peut engendrer l'humiliation systématique de l'autre.

Je me suis interrogé sur l'éducation qu'avait pu recevoir la jeune geôlière américaine, s'il y avait une chance qu'elle ait jamais entendu parler d'Achille et d'Hector. C'est un faux problème: bien des dignitaires nazis avaient lu l'«Iliade» avec une sincère admiration. Il y a et il y aura toujours plusieurs façons de lire et d'entendre un poème qui chante la guerre. La culture dont on hérite n'apporte pas de réponse toute faite. L'«Iliade» n'impose pas de leçon: elle est simplement un miroir où l'on se reconnaît à travers le temps.

Au moment où l'Amérique s'approprie l'épopée antique de Troie pour la redire à sa façon, elle est déjà rattrapée par les images de cette autre guerre qui se joue là-bas en Irak. Le cinéma américain peut bien réinventer le sens de l'«Iliade», la geôlière de la prison d'Abou Ghraib a déjà dit l'essentiel: aucune superproduction ne viendra effacer son image.

*Maître d'enseignement et de recherche à l'Université de Lausanne, il est l'auteur du «Sceptre et la Lyre. L'Iliade ou les héros de la mémoire», Ed. Jérôme Millon, 2002.