«Depuis le 28 octobre, le canton de Genève s'est doté d'une loi qui pourrait bien à terme changer le visage de la justice et conditionner une transformation des comportements et des mentalités. Il s'agit de la loi sur la médiation qui, pour la première fois en Suisse, permet au juge de suggérer aux parties de régler leur litige par le recours à un tiers indépendant, neutre et impartial. La médiation voit dans le conflit non pas son objet mais le blocage de la communication entre les personnes en conflit, qui sont dans l'incapacité ou dans l'impossibilité de le résoudre. Le temple de la justice, jusqu'ici dédiée à Thémis brandissant son glaive, accepte en son sein Mercure, le simple messager, celui qui permet d'établir ou de rétablir le dialogue.

La justice, dans son modèle classique, reste très influencée par la procédure romaine et son approche militaire. Le juge détient le pouvoir et l'impose aux parties. Le procès demeure un combat dont on sort vainqueur ou vaincu. La sentence finale assoit une vérité au détriment de l'autre. La médiation suggère un autre mode de fonctionnement. Elle restitue le pouvoir aux parties. Elle demande, pour permettre une réelle communication entre l'une et l'autre partie, d'être à l'écoute, de quitter une vision binaire (le vrai et le faux, le bon et le mauvais) et d'opter pour une approche multipolaire. La médiation induit un mode de pensée et de se penser, une culture, des valeurs (la reconnaissance et le respect du prochain, l'interdiction de la haine, etc.) et des savoirs à retrouver et à transmettre. Cela implique de changer son regard sur les êtres et sur soi. D'apprendre à écouter, d'accueillir le point de vue de l'autre, d'admettre qu'il n'existe pas qu'une vérité et que les deux parties bien souvent sont de bonne foi.

Dans un contexte où les lois sont parfois perçues comme dénuées de pertinence et où leur force contraignante est mise en cause, dans un monde où chacun s'interroge sur le sens de toute injonction, de toute limite et ne les admet que si elles correspondent à ses propres valeurs, la médiation semble promise à un riche avenir. Elle permet de prendre en compte des conceptions nécessairement divergentes du conflit et de faciliter sa résolution, ce d'autant plus que le combat contre la violence représente aujourd'hui un idéal largement partagé.

La non-violence se rattache en effet au souci des victimes qui n'a jamais été, dans aucune autre société, l'absolu qu'il est aujourd'hui: la compassion universelle envers les victimes est, selon René Girard, le propre de notre monde occidental moderne, compassion qui permet d'ailleurs de mesurer la distance entre l'idéal et la réalité hélas vécue tous les jours.

Les valeurs que la médiation véhicule – impartialité, neutralité, indépendance – fondent par ailleurs le particularisme helvétisme. Elle se base aussi sur un principe d'humilité qui explique peut-être en partie la méfiance qu'elle inspire auprès de certains juges et avocats. Pour celui qui a l'habitude de manier le glaive, parvenir à se passer de cette arme symbolique pour atteindre le dépouillement qu'implique l'écoute totale de l'autre, n'est pas simple et nécessite une formation spéciale dans les techniques de communication et de négociation raisonnée. Le médiateur se borne en effet à permettre aux parties de découvrir leur solution. Il n'impose rien.

La médiation insiste sur la reconnaissance, en l'autre et en soi, tour à tour, de la victime et du persécuteur. C'est en reconnaissant cette dualité commune et en l'exprimant que la médiation espère rétablir une communication entre les parties d'où la violence sera exclue – ou du moins contenue –, prémisse indispensable d'un accord. En cela, la médiation est résolument moderne.»