La politique des Etats-Unis, après les attentats du 11 septembre 2001, a été critiquée pour son caractère «idéologique». L'idée s'est installée, particulièrement en France, d'une opposition entre une Amérique dirigée par un groupe de doctrinaires et une Europe pragmatique ou réaliste.

C'était une nouveauté, les Etats-Unis ayant été accusés plus souvent, dans le passé, de mener une politique inspirée par leurs intérêts économiques que de chercher à promouvoir la démocratie. Comme si, par une inversion surprenante, la victoire du libéralisme sur le communisme avait fait passer l'utopie d'un bord à l'autre de l'Atlantique. C'est au nom du réalisme, et non d'idéaux politiques ou sociaux, que les Européens étaient invités à combattre le néo-impérialisme américain, nourri de rêves et de projets révolutionnaires.

Le caractère dogmatique de l'action de George Bush est attribué à deux facteurs. D'une part, le président américain est un born again christian, c'est-à-dire un homme inspiré par l'évangélisme propre à une partie des Eglises protestantes des Etats-Unis. D'autre part, son gouvernement est influencé par une école de pensée philosophique et politique, celle des néo-conservateurs. L'Amérique du début du XXIe siècle offre ainsi l'exemple d'une puissance dirigée par un prince qui écoute, sinon un philosophe, du moins les disciples d'un philosophe. Même si les néo-conservateurs ont eu des parcours politiques et intellectuels divers, on sait qu'une de leurs références communes est Leo Strauss, professeur allemand contraint à l'exil par le nazisme, et qui a enseigné à l'Université de Chicago, où il a séduit plusieurs générations d'étudiants.

Le rôle des néo-conservateurs dans le débat politique américain est plus limité qu'on ne le croit parfois. Elaborée, à travers un jeu complexe de conflits et de concertation, par le président, avec son gouvernement, et par le Congrès, la politique américaine, intérieure comme extérieure, dépend davantage des intérêts des principaux protagonistes et des rapports de force qui s'établissent entre eux que des enseignements d'un groupe d'intellectuels. Cependant, les conceptions de cette famille de pensée ont convaincu une partie des acteurs, tant du côté du pouvoir législatif que du pouvoir exécutif.

Une telle interpénétration de la philosophie et de la politique est sans exemple en France. Au moment où l'on célèbre les centenaires jumeaux de Sartre et d'Aron, il est frappant de constater que ni l'un ni l'autre de ces professeurs, qui ont consacré une grande partie de leur vie et de leurs écrits à la politique, n'a vraiment influencé un gouvernement.

Existe-t-il un Leo Strauss français? Il faut sans doute remonter au premier tiers du XXe siècle pour trouver un philosophe ou un intellectuel que l'on puisse identifier à un courant politique exerçant le pouvoir. Alain est apparu, à cette époque, comme le philosophe du radicalisme. Mais, justement, il était davantage le penseur d'une époque marquée par le rôle central du Parti radical et radical-socialiste, dans la IIIe République, que l'inspirateur de la politique de ce parti. Après la Seconde Guerre mondiale, le Mouvement républicain populaire (MRP), incarnation française de la démocratie chrétienne, se situait dans le sillon du christianisme social de Marc Sangnier et du personnalisme d'Emmanuel Mounier. Il serait difficile, pourtant, d'attribuer l'action d'un gouvernement aux thèses d'un de ces penseurs ou de caractériser une période de la IVe République par l'influence qu'ils y auraient exercée.

En tout cas, Aron et Sartre, pour revenir à eux, n'ont pas inspiré de dirigeant ou de courant politique. Il existe des sociologues, des politologues, des historiens aroniens. Des philosophes, des écrivains, des journalistes, des artistes se définissent comme sartriens, ou disent avoir été façonnés, à un moment de leur évolution, par les écrits de Sartre. On chercherait en vain un ministre, un député, un collaborateur de président ou de chef de parti que l'on puisse désigner par une filiation intellectuelle de ce genre.

Par l'étendue de son œuvre et par la puissance de sa pensée, Sartre a acquis une dimension qui faisait de lui un personnage important du débat politique. Sans lui, l'anticolonialisme, en France, aurait sans doute pris un tour différent, et il est probable que, même si des mouvements comparables se sont produits en Allemagne et aux Etats-Unis, la révolte anti-autoritaire de Mai 68 lui doit beaucoup. L'heure d'Aron est venue dix ans plus tard, avec le renversement des mythes communistes et la conversion progressive de la gauche intellectuelle au combat contre le totalitarisme.

Les mouvements que ces deux philosophes ont détectés et analysés dans la société française et dans les relations internationales ont eu des traductions politiques. Sartre a certainement contribué à l'évolution des esprits, en France et ailleurs, sur des sujets tels que la liberté de pensée et de création, l'impératif moral du combat contre le racisme, la responsabilité des militaires et des fonctionnaires face à la raison d'Etat. Aron a réussi, finalement, à désintoxiquer ceux des intellectuels qui étaient devenus dépendants de l'opium marxiste-léniniste et à faire progresser, dans l'univers dirigiste des politiques et des fonctionnaires français, la reconnaissance de la relative autonomie de la sphère économique.

Il n'existe pas, néanmoins, de courant politique sartrien ou aronien. Entre les dirigeants politiques et le monde intellectuel, en France, la méfiance règne. Les penseurs craignent d'être trahis ou récupérés. Les politiques redoutent de se laisser entraîner sur des chemins impraticables et de perdre les élections.