La sortie du film Dr Kinsey, parlons sexe! (lire LT des 02.03 et 09.03.2005) a provoqué un tollé aux Etats-Unis. La droite chrétienne l'a qualifié comme étant l'apologie de la pornographie, du sida et de la pédophilie, tandis qu'une grande chaîne de télévision new-yorkaise a refusé d'en faire la publicité, par peur des protestations de ses téléspectateurs.

Comme sexologue, je connais bien les travaux du Dr Kinsey, ses faiblesses méthodologiques et ses résultats surprenants. En revanche, je ne savais rien, ou presque rien, de l'homme. C'est donc avec une certaine curiosité que je suis allée voir ce film biographique. Loin d'être déçue, j'ai eu beaucoup de plaisir. Il offre une excellente description à la fois de l'homme et du savant, de ses recherches et de son époque.

Les premières scènes du film montrent Kinsey entraînant ses assistants à conduire des entretiens: il faut qu'ils apprennent à mettre en confiance les gens pour que ceux-ci dévoilent tous leurs secrets intimes. Mais pour l'instant, c'est Kinsey en tant que cobaye qui répond aux questions. On découvre ainsi comment un zoologue, obsédé par l'étude d'une variété de guêpes, en est arrivé à conduire des recherches sulfureuses.

Au départ, rien ne prédestinait Alfred Charles Kinsey à devenir ce géant de la recherche sexuelle. Après avoir reçu son doctorat à Harvard en 1920, il commence par enseigner la zoologie à l'Université d'Indiana. A la suite d'une pétition de l'Association des étudiantes, il est prié en 1937 de donner un cours sur le mariage et la sexualité.

En préparant ce cours, Kinsey se rend compte de l'inexistence totale des recherches sur la sexualité. Les croyances courantes reposent sur des connaissances largement dépassées, qui n'ont aucune base scientifique. Dès lors, comment répondre à ses étudiants qui le harcèlent continuellement avec des questions comme: «Suis-je normal/e… de pratiquer les caresses orales, d'avoir des pensées homosexuelles, etc.?» J'ai constaté avec intérêt que près de soixante ans plus tard, ces mêmes questions sont celles que l'on me pose le plus souvent!

Afin d'avoir des informations plus précises, Kinsey mène des enquêtes, d'abord auprès de ses étudiants et ensuite auprès d'un public plus large. En très peu de temps, il attire un groupe de savants à l'Université d'Indiana qui deviennent ses assistants. Lui et ses chercheurs accomplissent alors une tâche monumentale. Le film le montre bien. Nous les voyons sillonner les Etats-Unis. Ils interviewent près de 18 000 personnes venant des milieux les plus divers: des femmes au foyer, des avocats, des prisonniers, des membres du clergé, des maîtres d'école, etc.

Ils posent à chaque personne 300 questions en moyenne (mais cela peut aller jusqu'à plus de 500!). Celles-ci portent sur leur sexualité en tant qu'enfant, la pratique de la masturbation, la fréquence des différentes activités sexuelles avant, pendant et après le mariage, les relations extraconjugales, la bisexualité et l'homosexualité. Le but est d'établir l'histoire sexuelle de chaque sujet le plus minutieusement possible.

Se basant sur ces recherches, Kinsey et ses collègues publient en 1948 Sexual Behavior of the Human Male (Le Comportement sexuel de l'homme), suivi cinq ans plus tard de Sexual Behavior of the Human Female (Le Comportement sexuel de la femme). Contre toute attente, ces deux livres, écrits d'une manière très scientifique, deviennent immédiatement des best-sellers. Mais ils suscitent aussi de vives controverses. Dans certaines villes américaines, ils sont saisis et détruits. De nombreuses personnes sont convaincues que l'étude de la sexualité aurait pour conséquences de miner la structure familiale et de corrompre la société américaine.

On retrouve malheureusement cette même mentalité puritaine dans l'Amérique d'aujourd'hui. L'éducation sexuelle que les jeunes reçoivent à présent dans les écoles est de plus en plus restrictive. L'abstinence est prônée à tout prix. Des désinformations basées sur la terreur ont pris la place d'informations réelles sur la contraception, la masturbation ou l'homosexualité.

Les contributions de Kinsey sont immenses. Il a enrichi considérablement nos connaissances sur la sexualité, amorcé la révolution sexuelle et pavé le chemin pour les sexologues Masters et Johnson. Mais le grand reproche qu'on lui fait est d'avoir utilisé des pédophiles pour recueillir des informations sur la sexualité infantile. Le Dr Judith Reisman, auteure du livre Kinsey, Crimes & Consequences, l'accuse d'avoir encouragé un groupe de pédophiles à consigner par écrit tous les détails de leurs activités sexuelles avec les enfants et même à chronométrer les «orgasmes» que ces enfants étaient supposés avoir eus.

Le Kinsey Institut for Sex Research, fondé par Kinsey en 1947, réfute catégoriquement ces accusations. D'après eux, les informations sur le comportement sexuel des enfants proviennent surtout d'adultes qui se souvenaient de leurs premières expériences sexuelles ou qui ont pu observer les réactions de leurs enfants. Des 5000 hommes interviewés pour le livre Sexual Behavior of the Human Male, 9 seulement ont dit avoir eu des relations sexuelles avec des enfants.

Peut-être… Mais c'est quand même l'un d'entre eux, Kenneth Braun, un homme qui a violé un nombre considérable d'enfants, qui est la source principale des statistiques sur la sexualité infantile publiées dans ce livre… Dans la scène la plus forte du film, on voit Kinsey, imperturbable, l'interroger longuement sur ses pratiques. Son assistant est tellement révulsé par les réponses qu'il quitte précipitamment la salle. Kinsey croit sincèrement que les jugements moraux n'ont aucune place dans la recherche scientifique. Je n'en suis pas si sûre.

Malgré certains dérapages, les données de Kinsey sont considérées comme étant parmi les meilleures jamais recueillies sur la sexualité humaine. Elles sont encore régulièrement utilisées par les sexologues pour comparer les changements survenus dans les comportements sexuels de ces cinquante dernières années.

Le film est informatif et divertissant, bien qu'un peu long vers la fin. Après avoir présenté Kinsey comme un homme obsédé par les recherches et les expérimentations sexuelles de toute sorte, il se termine sur un portrait plus aseptisé de ses dernières années. C'est dommage. Kinsey a disparu en 1956 à l'âge de 62 ans, mais il est toujours bien présent. Le Kinsey Institut for Sex Research continue inlassablement sa tâche en effectuant des recherches de pointe. Leurs chercheurs se penchent actuellement sur les difficultés sexuelles, les effets des hormones sur la sexualité et même sur l'amélioration de la qualité des préservatifs…