Il est de bon ton, dans certains secteurs économiques, de toujours s'imaginer que l'avenir sera plus noir que le présent, qui n'est déjà plus ce que fut le passé, qui lui-même ne fut jamais rose. Non seulement le monde du livre n'échappe pas à cette tendance au snobisme «romantico-dépressif», mais il en est devenu le paradigme. Ce phénomène n'est d'ailleurs pas nouveau: si l'on remonte au siècle dernier, la «mort prochaine du livre» est annoncée régulièrement dès la fin des années 1950: ce fut d'abord la création du livre de poche, qui allait définitivement tuer la création éditoriale; un peu plus tard, l'apparition des clubs comme France Loisirs devait produire le même effet; dans les années 1970, la Fnac et, par la suite, dans les années 1980, les hypermarchés allaient définitivement saper le commerce de la librairie et la création éditoriale de toute substance de qualité; plus récemment, nos Cassandre assurèrent que l'apparition simultanée d'Internet et des livres électroniques (appelés plus communément e-books) condamnait le livre à une disparition rapide et inéluctable…

Ainsi, dans les colonnes du «Temps» du 30 décembre dernier, le lecteur ignorant des méandres et aléas du secteur du livre en général, et de l'édition et de la librairie en particulier, aura pu découvrir sous la plume d'Isabelle Rüf qu'«en 2004, les métiers du livre peinent à entrer dans l'ère capitaliste», titre d'un article consacré à retracer une année noire, forcément noire,… peut-être même la dernière d'un secteur agonisant?

Sans revenir sur tous les détails du portrait de ce «paysage dévasté» qui sont tous discutables – voire contestables –, je ne peux toutefois m'empêcher de rétablir la vérité sur au moins deux points. Après avoir décrit en préambule la faillite annoncée des librairies indépendantes, l'article indique: «[…] Pourtant, les queues sont longues aux caisses des Fnac ou chez Payot: on vend beaucoup de livres, c'est vrai, mais ce sont toujours les quelques mêmes titres ou alors les éditions de poche qui rapportent peu à l'éditeur […]». Or, pour Payot, la réalité était exactement inverse. Pour ne prendre que le cas de notre principale librairie à Lausanne, voici les vrais chiffres. Pour mémoire, il faut retenir qu'à l'inventaire du 27 septembre dernier, notre librairie disposait physiquement de 81 305 références différentes de livres en stock. Première constatation: ce ne sont pas «toujours les quelques mêmes titres qui se vendent.» Durant le mois de décembre, seuls 44 titres (0,16% des références passées en caisse) ont dépassé les 100 exemplaires, représentant à peine plus de 10% du chiffre d'affaires réalisé sur le mois. En revanche, 17 641 titres se sont vendus à 1 ou 2 exemplaires, réalisant ainsi plus de 22% du chiffre d'affaires du mois. Et ce sont au total 28 149 références différentes qui ont été vendues dans cette librairie durant le seul mois de décembre. Seconde constatation: les éditions de poche ne monopolisent pas le marché. Le premier livre de poche qui apparaît dans la liste des meilleures ventes de notre librairie le mois dernier se situe en 48e position (il s'agit du livre d'Anna Gavalda, «Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part», collection J'ai lu).

Puisque nous en étions aux chiffres du mois de décembre, j'en profite pour rassurer les lecteurs de la presse romande en général, et en particulier parmi eux les éditeurs suisses et leurs salariés, qui ont pu lire nombre d'articles ces derniers mois sur les difficultés que rencontre l'édition romande, noyée par l'édition française «dominante» et forcément condamnée à disparaître: parmi nos trente meilleures ventes du mois de décembre de cette même librairie, on dénombre treize titres en rapport (par l'auteur et/ou l'éditeur) avec la Suisse: publiés notamment par les maisons d'édition Campiche, D'En Bas, Favre, Slatkine ou Zoé, ils sont le signe que tout ne va pas si mal que ça!

Si le marché du livre connaît certes des difficultés, des mutations, et doit bien se plier lui aussi aux règles d'une économie de marché, ce n'est pas nouveau: le livre «n'entre pas» dans l'ère capitaliste. Il y est depuis plus de deux siècles, sans que cela nuise à la création, même s'il s'agit de rester vigilant et combatif. Et si son adaptation est plus difficile et délicate que celle d'autres secteurs, notamment en raison du subtil et périlleux équilibre à trouver entre des pratiques forcément artisanales en amont (chez les éditeurs) et en aval (chez les libraires) et des contraintes forcément industrielles entre les deux (chez les diffuseurs et les distributeurs), ce n'est certainement pas forcément en lui promettant un avenir toujours plus sombre qu'on lui apportera le soutien dont il a besoin.