Cinéma

Deborah Lipstadt: «Les génocides ne commencent pas avec des balles, mais avec des mots»

Dix-sept ans après les faits, un film revient sur le procès édifiant qui a opposé l’historienne américaine Deborah Lipstadt au négationniste anglais David Irving. Interview d’une intellectuelle incarnée à l’écran par Rachel Weisz

En 1993, l’historienne américaine Deborah Lipstadt, professeure d’histoire et d’études juives modernes à l’Emory University d’Atlanta, publie un ouvrage sur le négationnisme. Quelques années plus tard, après la sortie de son livre en Grande-Bretagne, son confrère David Irving, dont elle a remis en cause les travaux, l’assigne en justice pour diffamation. Historien ayant centré toutes ses études sur Hitler et le nazisme, il soutient que les chambres à gaz n’ont jamais existé, que la Shoah n’est qu’un fantasme. Le procès étant instruit en Angleterre, l’accusée se retrouve dans la situation aberrante de devoir prouver qu’elle a raison.

En salle depuis mercredi dernier, «Le Procès du siècle» raconte cette affaire avec une précision quasi documentaire, tous les dialogues étant extraits des retranscriptions des audiences qui ont eu lieu de janvier à avril 2000. Pour Le Temps, l’historienne revient sur ce procès édifiant. Lors de l’entretien, elle ne prononcera jamais le nom de David Irving.

Le Temps: Deborah Lipstadt, vous souvenez-vous de votre toute première réaction lorsque votre éditeur anglais, Penguin Books, vous a annoncé que le négationniste David Irving vous assignait en justice pour diffamation?

Deborah Lipstadt: J’ai éclaté de rire! Je trouvais cela totalement ridicule. Il m’est apparu comme un homme qui n’était pas seulement un négationniste, mais qui était aussi fier de l’être, qui avait en tête l’idée de couler le navire Auschwitz. Il faut le voir lorsqu’il pointe les numéros tatoués sur les bras des survivants de l’Holocauste en leur disant: «Combien d’argent avez-vous gagné avec cela?»

– Cela a été une évidence de vous battre, plutôt que de simplement l’ignorer et ainsi ne pas donner une nouvelle visibilité à ses écrits?

– Je ne peux pas dire que dès le début j’ai su que j’allais me battre. Ce serait trop romanesque. Je me suis d’abord demandé que faire, puis j’ai avancé pas à pas. Mais à un certain moment, c’est devenu évident que si je ne me battais pas, il gagnerait par forfait, et que cela lui ferait une plus grosse publicité encore.

– Est-ce qu’à un moment ou à un autre, vous avez eu peur de perdre ce procès?

– Disons plutôt que je n’étais pas sûre de le gagner… Mais plus le procès avançait, plus on arrivait à mettre en évidence les omissions et les mensonges dans ses écrits. On ne cherchait pas les petites erreurs, mais les grosses fautes, les distorsions majeures. Et c’est devenu au fil du temps évident qu’on allait en trouver, sans vraiment savoir quand ni comment.

Tout le monde commet des erreurs en écrivant un livre, et c’est d’ailleurs pour cela qu’on publie des secondes éditions. Il nous fallait trouver dans ses écrits des inventions, des citations transformées. Plus on en trouvait, plus je me sentais rassurée quant à l’issue du procès.

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– Le procès ayant eu lieu en Grande-Bretagne, ce fut à vous de démontrer votre innocence. Ce procès aurait-il été plus facile s’il avait été instruit aux Etats-Unis, où il serait revenu à David Irving de prouver qu’il avait raison?

– Cela aurait été bien plus facile, car le procès n’aurait même pas eu lieu. Aux Etats-Unis, nous avons ce que nous appelons la «public figure defense», ce qui signifie qu’une personne publique, comme un écrivain ou un politicien, ne peut pas poursuivre quelqu’un pour diffamation, à moins qu’il existe une preuve tangible de falsification des faits ou de manipulation de la vérité. Il savait donc qu’il ne pouvait pas nous poursuivre aux Etats-Unis et a dès lors attendu que mon livre soit publié en Grande-Bretagne.

– On découvre dans le film votre incompréhension lorsque vos avocats vous expliquent qu’ils ne veulent pas que des survivants des camps de concentration viennent témoigner. Avez-vous eu l’impression de trahir la mémoire des victimes de la Shoah?

– Il s’agit d’une partie de l’histoire qui a été exagérée pour les besoins du film. On aurait pu fournir au juge des tonnes de documents et de preuves, y compris les témoignages de survivants, afin de prouver l’existence des camps face à cet homme qui la niait. Mais on ne voulait pas avoir à prouver l’Holocauste, on voulait plutôt montrer que ce qu’il disait n’était pas la vérité.

On a dès lors utilisé ses sources, et lorsqu’il affirmait par exemple avoir un document prouvant qu’Hitler avait tenté d’arrêter les massacres, on analysait le même document pour montrer que c’était faux. A partir de quelques bribes de documents, il a avancé que «seulement» 64 000 Juifs étaient morts, sans avoir été assassinés.

Mon avocat lui a alors répondu que cela ne l’intéressait pas de connaître le nombre de victimes, qu’il voulait seulement savoir comment il pouvait prouver ce chiffre. On voulait simplement mettre en évidence que les preuves qu’il avançait ne prouvaient rien. Tout ça pour dire que si nous avions appelé des survivants, ils auraient été des témoins de ce qui s’était réellement passé, alors que nous voulions plutôt montrer qu’il mentait.

– Ce procès questionne la notion de liberté d’expression. A votre avis, où doit s’arrêter cette liberté? Existe-il une limite à ne pas franchir?

– L’année dernière, j’ai donné une conférence, dans le cadre des débats de la Oxford Union, durant laquelle j’ai pris position contre les lois faisant du négationnisme un délit. Et ce pour trois raisons.

Tout d’abord au nom de la liberté d’expression, justement; ensuite parce que si vous avez besoin de lois, cela veut dire que vous ne possédez pas les preuves irréfutables prouvant que les négationnistes sont des menteurs; finalement, et c’est ce qu’il y a de plus important, je ne veux pas donner aux politiciens le pouvoir de décider ce qui peut ou ne peut pas être dit. Avec les gens que nous avons aujourd’hui au pouvoir, notamment dans mon pays, cela me rend très nerveuse.

– On parle beaucoup de la méfiance grandissante envers les élites que sont les politiciens, les intellectuels et les médias. Pensez-vous que le négationnisme soit d’une certaine manière comparable aux théories du complot qui ont tant de succès sur les réseaux sociaux, notamment auprès des jeunes?

– Oui, cela fonctionne de la même manière. Les gens parlent des différences entre les faits et les opinions. Or pour moi, il y a les faits, les opinions et les mensonges. Et dans ce cas, ce sont des mensonges que l’on propage en les présentant comme des opinions. Imaginez: si vous êtes négationniste, cela veut dire que vous pensez que les Juifs ont tout inventé, que les témoins et les survivants des camps ne disent pas la vérité, et que même des Allemands ont menti. C’est un fantasme gigantesque qui tient clairement de la théorie du complot.

– Dans le fond, quelles sont les motivations profondes de ces personnes qui veulent réécrire l’histoire? Avez-vous essayé de les comprendre?

– Si vous pensez que les Juifs ont ce pouvoir extraordinaire de faire payer l’Allemagne pour des crimes qu’elle n’a jamais commis, ou de pousser les Alliés à inventer des preuves, c’est de la pure folie. Personne ne possède un tel pouvoir. Disons que je vois les négationnistes comme des antisémites fascinés par les nazis et adeptes des théories du complot. Mais je n’ai jamais essayé d’aller plus loin.

– Un siècle après la Première Guerre mondiale, les jeunes générations la voient comme de l’histoire ancienne. Y a-t-il le risque que dans un futur proche, il en aille de même de la Seconde Guerre et des atrocités commises par le Troisième Reich?

P– our de nombreux jeunes, c’est déjà une vieille histoire sans importance. Alors qu’on a vu, avec le Rwanda, le Darfour ou le Congo, que l’histoire ne cesse de se répéter encore et encore. Oui, ce danger existe. Or il ne faut pas oublier que les génocides ne commencent pas avec des balles, mais avec des mots. Hitler n’a commencé à tuer des gens massivement qu’en 1939 avec le programme T4, destiné à éliminer les handicapés. Il a avancé étape par étape, et les gens sont restés à ses côtés. Il faut retenir la leçon.

– Un mot sur le film: quelle impression cela fait d’être une héroïne de cinéma?

– Je n’aurais jamais pensé que le projet puisse aboutir vu le nombre de livres dont les droits sont achetés, mais dont les adaptations ne voient jamais le jour. Je suis rentrée ce matin de Chicago, et j’étais assise à côté d’un gentleman anglais d’origine allemande. On a commencé à parler, et soudain il a compris qu’il avait vu le film dans l’avion en provenance de Londres, et qu’il connaissait donc mon histoire. Le film ne va pas changer ma vie, mais je dois dire que c’est amusant, en dépit du fait que ce qui se passe dans le monde aujourd’hui n’est pas amusant.


A voir

«Le Procès du siècle» (Denial), de Mick Jackson (Grande-Bretagne, Etats-Unis, 2016), avec Rachel Weisz, Tom Wilkinson, Timothy Spall, Andrew Scott, 1h49.

A lire

Deborah Lipstadt, «Denying the Holocaust», Plume, 1993; «History on Trial – My Day in Court with David Irving», Harper Perennial, 2005.

L’intégralité de la retranscription du procès Irving contre Lipstadt peut être consultée sur le site www.hdot.org

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