Roman

Debout sur le Mont-de-Sable, trois générations de femmes disent la Pologne d’après-guerre

Dans une fresque sociale acerbe, magistralement construite, Joanna Bator peint les frustrations et les rêves d’une société amnésique, antisémite, prisonnière entre ses deux grands voisins. Un coup de maître pour cette talentueuse auteure polonaise

Debout sur le Mont-de-Sable, trois générations de femmes disent la Pologne d’après-guerre

Dans une fresque sociale acerbe, magistralement construite, Joanna Bator peint les frustrations et les rêves d’une société amnésique, antisémite, prisonnière entre ses deux grands voisins. Un coup de maître pour cette talentueuse auteure polonaise

Genre: Roman
Qui ? Joanna Bator
Titre: Le Mont-de-Sable
Trad. du polonais parCaroline Raszka-Dewez
Chez qui ? Noir sur Blanc, 384 p.

Le Mont-de-Sable s’élève au-dessus de Walbrzych. En bas, les maisons des Allemands qui ont dû partir à la fin de la guerre, remplacés par des Polonais venus des territoires rendus à l’URSS, quand le pays a glissé vers l’ouest. A l’horizon, la terre qui va devenir celle de tous les espoirs, la RFA, hélas encore séparée par le purgatoire de la RDA. Les hommes travaillent à la mine. Extraire le charbon est encore un métier de prestige que les mineurs exercent avec fierté. Sur le Mont-de-Sable, au début des années 1970 s’élèvent les tours de HLM, appartements avec chauffage central et eau courante, privilège des bons ouvriers, avec les vacances au bord de la Baltique.

Quand Jadzia débarque de sa campagne, l’Adolf-Hitler-Strasse est devenue la rue Vladimir-Lénine. Son oncle et seul parent a besoin d’elle au bureau. Ce Kazimierz a toujours su tirer parti des circonstances, déjà la guerre lui a bien servi. A Walbrzych, la nièce trouvera bien un mari, mieux qu’à Zalesie où elle a laissé sa mère. Zofia, Jadzia, plus tard sa belle-mère Halina, enfin sa fille Dominika sont les héroïnes emblématiques d’un roman familial: trois générations de femmes dans la Pologne d’après-guerre et jusqu’à aujourd’hui.

Alacrité et cruauté

Joanna Bator est née à Walbrzych en 1968. Elle sait de quoi elle parle. Cette proximité donne à son roman une alacrité, une cruauté et une drôlerie qu’on retrouve souvent dans les romans venus des pays de l’Est. Il en émane aussi une affection pour les figures féminines. Quant aux hommes, c’est plus difficile de les suivre avec empathie. Des ivrognes brutaux, à l’alcool lubrique, violent ou sentimental. Des losers qui ont perdu d’avance le combat pour l’accès aux biens de consommation – voiture, télé, mixer, etc. Des traficoteurs sans scrupule comme l’oncle Kazimierz.

Universitaire, auteure de plusieurs essais – sur le féminisme et ses rapports avec la psychanalyse – professeure de philosophie, Joanna Bator a également publié trois romans en polonais, dont Le Mont-de-Sable, en 2009, dont le succès l’a convaincue de se consacrer à l’écriture. Et c’est vraiment un tour de force que ce tissu de générations, avec ses allers et retours dans l’histoire proche, ses envolées oniriques, ses tableaux de société acérés et ses coups de théâtre. Si les premières pages sont d’un abord un peu énigmatique, il vaut la peine de surmonter sa perplexité, d’avancer dans ce monde plus impitoyable que les séries télévisées dont s’abreuvent les héroïnes, et de revenir au début, une fois le livre terminé, pour admirer la façon dont la romancière construit son dédale temporel.

Mathématiques

Donc Jadzia arrive à Walbrzych avec ses espérances, sa main atrophiée, ses obsessions hygiéniques et un grand manque d’amour. Elle épouse Stefan, un orphelin de père, pas très malin, qu’elle expulse peu à peu de sa vie à grands seaux de vinaigre désinfectant, et qui sombrera dans l’alcool, sans faire de bruit. Elle engendre, difficilement, des jumelles, dont l’une, morte à la naissance, pèsera à jamais sur la vivante, Dominika. Cette petite, brune et maigre, frisée, non conforme, rebelle, étrangère d’allure, presque Juive ou Tzigane, garçon manqué, est rejetée par tous, sauf par ses grands-mères, Zofia et Halina. C’est la seconde qui l’élève dans ses premières années quand Jadzia s’abîme dans la dépression post-partum. Dominika est le centre du roman, celle qui s’en ira, quand un maître intelligent aura perçu chez la sauvageonne des aptitudes mathématiques exceptionnelles.

Joanne Bator fait vivre avec brio le monde des enfants et des adolescents, reflet de la société globale, avec ses jalousies, ses méchancetés, ses boucs émissaires: juifs, homos-incognitos, étrangers de toutes origines, surtout basanés.

Dans ces obscures années de frustration, la RFA représente l’idéal: célibataires à piéger, produits de consommation à acquérir au marché noir. «Dans le monde de Jadzia, les Allemands d’Otto n’appartenaient pas à la même espèce que les nazis qui, au cours de la dernière guerre avaient réduit à quelques membres sa famille originaire de Zalesie.» L’amnésie est générale. Les déçus du socialisme accusent les juifs de leurs échecs et cassent du pédé. Les femmes se consolent de leurs frustrations et autres avortements avec les feuilletons brésiliens, les pèlerinages à la Vierge et l’apothéose d’un pape polonais. Le nylon puis les jeans turcs exacerbent le désir de consommation. A l’obsession de la nourriture succède celle des collants, du shampooing parfumé et des télés couleurs. Tchernobyl empoisonne l’air en silence. La mine exécute son quota de victimes. La terrasse sur le toit de la tour du Mont-de-Sable accueille les drogués, les ivrognes, les couples adultères, les suicidaires.

Très habile dans ses entrelacs temporels, inventive dans les envolées fantastiques, d’une drôlerie cruelle, précise dans les images, les couleurs (sombres) et les odeurs (nauséabondes), la pelote narrative, avec ses histoires enchâssées, s’embrouille parfois un peu. Mais Joanna Bator se rattrape magistralement avec une belle fin ouverte et optimiste, du moins pour Dominika. Un roman de société magistral.

Ce 31 août, Joanna Bator reçoit à Loèche-les-Bains le Prix Spycher, qui lui permet de résider dans le village quand elle le souhaite pendant les cinq prochaines années. www.spycher-literaturpreis.ch

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Joanna Bator

«Le Mont-de-Sable»

«L’amour conjugal demandait des années de travail, il fallait en mettre de côté tous les mois pour qu’il suffise pour les vieux jours lorsque la force et l’envie n’y seraient plus»
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