Il est grand, Roger Muraro. Grand physiquement, grand dans l'âme. Il fallait l’entendre samedi soir dans les Etudes de Debussy si rarement données en concert. Il y a là une force de concentration, un engagement physique qui vous laissent pantois. Mais le pianiste français est aussi un poète. Son interprétation joue sur la variété des textures, l’irisation des sonorités, l’épaisseur polyphonique qui procurent un extraordinaire sentiment de complétude.

C’était samedi soir, à Lavaux Classic. Le festival dirigé par Jean-Christophe de Vries (anciennement appelé Cully Classique) élargit sa voilure avec certains concerts donnés désormais à la Salle del Castillo de Vevey. Vendredi soir, plusieurs mélomanes étaient arrivés là-bas à bord d’un splendide vaisseau en bois, la galère «La Liberté». Puis ils se sont engouffrés dans la salle aux hautes parois blanches pour écouter le Quatuor Borodine.

Le Quatuor opus 33 No4 de Haydn (joué en préambule) déçoit en raison d’une interprétation trop tiède et scolaire. Le premier violon (un peu éteint, imprécis) ne parvient pas à faire chanter sa ligne mélodique, et les phrasés pourraient respirer avec plus de souplesse – bref, on a le sentiment d’assister à une mise en doigts. C’est dans Chostakovitch que cette formation mythique est le plus à l’aise. Le côté lancinant du 11e Quatuor en fa mineur ressort très bien dans une interprétation sobre, sans concession. Les sonorités étales et l’ambiance morne sont du pur Chostakovitch! Plus animé, plus ramassé également, le 7e Quatuor est joué avec un beau sens de l’architecture. Le Quatuor opus 18 No3 de Beethoven se situe un cran au-dessus de Haydn, avec un bel équilibre des cordes, quoique les musiciens russes ne se risquent pas à sortir d’un cadre très circonscrit.

Roger Muraro, au contraire, est parvenu à transcender l’exercice pédagogique que sont les Etudes de Debussy le lendemain au Temple de Cully. Autant il imprime une énergie tellurique à certains passages (avec un son très tranchant), autant il est capable de jouer avec une étonnante volupté. L’étagement des plans sonores, la manière de laisser vivre les notes dessinent un univers magnifiquement suggestif, plus coloré encore dans le deuxième Livre d’Etudes. Les deux pièces de Liszt transcrites par Wagner (le «Chœur des fileuses» du Vaisseau fantôme et La Mort d’Isolde, empoigné d’un geste presque rageur!) s’intègrent parfaitement dans ce programme qui se termine par La Valse de Ravel. Au jeu fantasque (et racoleur) d’une Khatia Buniatishvili, Roger Muraro oppose une lecture beaucoup plus structurée. La main gauche est splendide, marquant certains appuis, tandis qu’une foule de détails émerge dans les voix intérieures. Le Nocturne opus posthume de Chopin achève ce récital sur une note lyrique sans pathos.

Dimanche après-midi, le pianiste irlandais Finghin Collins s’entourait de l’Orchestre des Jeunes de Suisse Romande (beaucoup d’adolescents, certains âgés de 13 ans!) dans le Concerto en la majeur KV 414 de Mozart à Vevey. Son jeu élégant, gracieux, épicurien (malgré quelques effets romantisés dans «l’Andante»…) sied très bien à l’œuvre. Ces jeunes musiciens menés par les membres du Quatuor Sine Nomine font preuve d’un bel engagement dans la Symphonie de chambre op. 110 a de Chostakovitch, même si les cordes sont forcément un peu désunies et approximatives. Une heureuse initiative à l’image d’un festival pluriel.


 Lavaux Classic, jusqu’au dimanche 3 juillet. www.lavauxclassic.ch