Qui ? Anton Tchekhov
Titre: «Jour de fête» dans le recueil «Sorcière»
Traduit du russe par Françoise Darnal-Lesné
Chez qui ? L’Herne, 106 p.

Nous sommes le jour de la Saint-Piotr, dans la campagne russe, à la fin des années 1880. La Saint-Piotr, fin juin, marque le début de l’été: on commence à couper les foins et leur parfum doucereux monte dans la chaleur. C’est aussi l’ouverture de la chasse et de la pêche dans tout l’empire. Anton Tchekhov choisit ce moment précis pour sa nouvelle «Jour de fête». On y suit Olga Mikhaïlovna, «l’épouse du gentilhomme local», qui est fêté puisqu’il s’appelle Piotr Dimitritch. Enceinte de sept mois, Olga Mikhaïlovna doit assumer son rôle de maîtresse de maison en cette journée qui réunit dans la demeure et le jardin du couple toute la bonne société des environs.

Anton Tchekhov place immédiatement le récit sous l’humeur de la fatigue, de l’accablement et de l’obligation sociale de montrer bonne figure. Dans ses tentatives répétées de trouver du calme loin du piaillement des invités, des demandes des domestiques, Olga Mikhaïlovna ne cesse de faire le constat du mensonge généralisé qui l’entoure. Pourquoi faire tant d’efforts? Pourquoi? Et dans sa lassitude, elle englobe aussi son mari parmi les virtuoses du jeu social et du faux. Il est choyé par les femmes, sait prendre le ton qui plaît et qui lui sied à merveille.

Rien de mal à cela, Olga le concède. Ce qu’elle ne supporte pas en cette journée exaspérante, c’est qu’il se confie à la jeune Lioubotchka, invitée de 17 ans, aux joues rosies par la chaleur. Olga les entend sans être vue: Piotr confesse son envie parfois d’être loin du tribunal où il officie comme juge, loin des conversations intelligentes, des femmes qui philosophaillent… Qu’il ouvre son cœur gros à la jeune fille, et pas à elle, met Olga en fureur.

«Jour de fête» met en scène admirablement l’éloignement, l’incapacité à se parler, à dire l’essentiel qui frappe Olga et Piotr. Le décalage entre la foule des invités, leur caquetage incessant, le bruit permanent et la solitude existentielle qui emprisonne le couple est très justement rendu. Anton Tchekhov note aussi le souhait d’Olga de pouvoir se retrouver seule avec son bébé à naître, de pouvoir ne serait-ce que penser à lui. A un moment donné, la jeune femme marche entre les arbres fruitiers du jardin et elle a l’impression que les feuilles et toiles d’araignées qui lui caressent le visage sont les petits doigts du bébé. Ces minuscules échappées loin du brouhaha de la journée annoncent en fait le drame à venir. L’été triomphant se mue en décor tragique.

Anton Tchekhov a été un auteur de nouvelles extraordinairement prolixe. Il devait gagner sa vie et faire vivre sa famille ruinée après la faillite du père. Il commence à écrire des nouvelles dès l’adolescence et les place dans des revues satiriques. Devenu médecin, il gagnait plus avec ses textes qu’en auscultant ses patients, bien souvent des amis qu’il ne faisait pas payer (plus tard, il procédera de même avec les paysans). Maître éblouissant du récit court, il en a écrit 630 environ dont la plupart entre 1883 et 1887. Il est drôle de penser qu’il passera de la gestion millimétrée du temps qu’impose la nouvelle à l’écriture de pièces de théâtre, La Mouette , Oncle Vania, Les Trois Sœurs , La Cerisaie , où le temps s’étire jusqu’à donner l’impression de s’immobiliser.

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Anton Tchekhov

«Jour de fête»

«Pour quelles raisons ces gens bavardent-ils ici et font-ils semblant d’être heureux? Pour quelles raisons ces sourires et ces mensonges?»