Samedi Culturel: Quels sont vos bonheurs de lecture dans «Du côté de chez Swann»?

Antoine Compagnon: La présence du corps masculin, du corps endormi. Dans les premières pages, on ne voit plus le côté extrêmement audacieux de cette présence du corps. Dans ce premier tome, je suis particulièrement sensible à «Combray» pour l’enfance, la découverte du monde, du désir et de la littérature.

N’est-ce pas l’exemple même du livre toujours cité et rarement lu?

J’ai dirigé l’édition en Folio en 1989. Les chiffres des ventes ne baissent pas depuis 25 ans. Seulement un quart des acheteurs de Du côté de chez Swann va jusqu’au bout d’A la recherche du temps perdu. Cette répartition n’a pas changé depuis les années 1920. Les meilleures ventes de Folio Classique sont Bel-Ami de Maupassant, Le Père Goriot de Balzac et Madame Bovary de Flaubert. Du côté de chez Swann vient après ces titres mais se tient dans le Top ten. Les ventes augmenteront sans doute en cette année anniversaire.

Pourquoi Marcel Proust a eu tant de mal à trouver un éditeur?

Il ne faut pas trop charger les éditeurs. Disons qu’il y a des circonstances atténuantes. C’était un manuscrit un peu monstrueux de 900 pages qui mêlait plusieurs couches de dactylographies et de manuscrits. Le texte était compliqué. Nous disposons du rapport de lecture de Jacques Madeleine des Editions Fasquelle. Il est très sévère, le roman n’a manifestement pas été compris.

Qu’est-ce qui déroute?

Ce que les éditeurs ont dans les mains n’est jamais qu’un morceau de l’ensemble. Ils ne voient pas où tout cela va mener. Et puis chez Gallimard ou plutôt à la Nouvelle Revue française (NRF) – Gallimard n’existait pas encore –, il est probable que le manuscrit ait été à peine ouvert. Ni Jean Schlumberger, ni Jacques Copeau, ni André Gide, les fondateurs de la NRF, ne l’ont lu. Mais il ne faut pas faire d’anachronisme. La NRF, à l’époque, était une toute petite maison d’édition.

Une fois publié, quelle a été la réception du public?

Plutôt bonne. 3000 exemplaires sont vendus entre novembre 1913 et août 1914. Il y a eu plusieurs réimpressions puisque le tirage initial était de 500 exemplaires. Les ventes ne sont donc pas du tout négligeables pendant les huit premiers mois. Une part de la critique est une critique de complaisance que Proust organise avec ses amis Lucien Daudet et Jean Cocteau. Mais le livre est également lu immédiatement par de grands critiques étrangers et peut-être sont-ils mieux placés que les critiques français pour comprendre l’importance du roman.

Pourquoi?

Du côté de chez Swann se situe moins dans la tradition du roman d’analyse français que dans celle du roman anglais ou du roman russe.

En quoi détonnait-il alors dans le paysage littéraire français?

Il détonnait par rapport aux romans d’analyse traditionnelle, même si «Un amour de Swann», inséré dans Du côté de chez Swann, ressemble sans doute plus à un roman psychologique français puisqu’il s’agit de l’analyse d’une passion. Mais il détonnait aussi par rapport aux romans naturalistes, dans l’héritage de Zola. Sans doute cette présence de la première personne, intense dès le début, faisait qu’il était difficile de placer le livre entre Mémoires, souvenirs, autobiographie et roman. Des malentendus ont surgi au début quant à la nature du livre.

Quelle est la part autobiographique dans «Du côté de chez Swann»?

Elle est évidemment importante. On peut reconnaître un certain nombre d’éléments qui proviennent de la vie de Proust. On dit que le Combray du roman c’est Illiers, le village d’enfance de Proust, mais c’est aussi Auteuil. Les deux familles de l’écrivain se mélangent, la famille paternelle d’Illiers et la famille maternelle d’Auteuil. S’il existe bien un noyau autobiographique, l’écriture même du roman l’en éloigne.

Quels ont été les modèles littéraires de Proust?

Les Anglais George Eliot et Thomas Hardy sont ses lectures dans les années qui précèdent. Et puis évidemment la poésie française. Il y a beaucoup de Nerval et de Baudelaire dans cette transformation du roman. Cette conception de la mémoire trouve ses antécédents chez Chateaubriand, chez Nerval, chez Baudelaire et dans le romantisme. On a souvent dit, et c’est juste, que la phrase de Proust tient à la fois de Madame de Sévigné et de Saint-Simon. C’est une phrase familière, classique, à rallonge, que l’on peut toujours relancer avec de nouveaux trains de participes présents.

Quel a été l’impact de la publication sur Proust lui-même?

Ma thèse est qu’elle a été importante. Toute publication laisse des traces chez les écrivains. Proust voulait écrire depuis toujours. Il avait eu beaucoup de mal à le faire et à être publié. Il menait de très longue date une sorte d’atelier continu pour écrire son roman. Mais l’année 1913, dans la vie intime de Proust, est aussi une année dramatique. La publication de Du côté de chez Swann coïncide à peu près exactement avec le départ et la mort d’Alfred Agostinelli, un homme avec lequel il entretenait une relation un peu mystérieuse. Une inflexion considérable du roman se produit après cet événement. Il n’y aurait pas eu de Prisonnière ni d’Albertine disparue, les cinquième et sixième tomes d’A la recherche du temps perdu, sans ce drame. Mais il est difficile de distinguer ce qui est dû au choc de cet événement tragique et ce qui est dû au choc de la publication. Je défends l’idée que même sans la mort d’Agostinelli, le roman devait se transformer du fait de la publication de la première partie.

D’où les innombrables changements que Proust effectue surles placards de l’imprimeur, aujourd’hui conservés à la Fondation Bodmer?

Oui. Le livre est alors sur le point d’être publié et les transformations que Proust y apporte sont déjà une réponse au choc de la publication. Quand un écrivain lit des épreuves, son manuscrit devient autre. Les modifications faites sont celles d’un lecteur, d’un nouveau lecteur de lui-même.

Cinq ans plus tard, Proust connaîtra la consécration du Goncourt avec «A l’ombre des jeunes filles en fleurs», le deuxième tome…

Il connaîtra trois années de consécration entre le Goncourt en 1919 et sa mort en 1922. Au lendemain de la guerre, on assiste à un début de médiatisation de la vie littéraire et Proust fait l’expérience de cela. Deux mois après sa mort, la NRF fait paraître un numéro spécial d’hommages.

Et à l’étranger?

Proust est reconnu plus vite encore à l’étranger. En France, les préjugés liés à la vie de Proust, à son snobisme, peut-être aussi au fait qu’il soit juif et homosexuel, ont pesé. Il est plus difficile de lire l’œuvre indépendamment de l’auteur comme le préconise Proust dans son essai Contre Sainte-Beuve. Alors qu’en Angleterre, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie, ces préjugés ne jouent pas.

Comment la perception d’«A la recherche du temps perdu» a-t-elle évolué?

Elle a connu un petit purgatoire dans les années 1930 au moment du surréalisme, de l’engagement avec les romans de Céline, de Malraux et de Sartre. Ce creux se poursuit jusqu’au milieu des années 1950. Puis la cote de Proust remonte, notamment après la révélation par l’éditeur Bernard de Fallois de l’existence de Contre Sainte-Beuve et de Jean Santeuil. Bataille parle de Proust, Blanchot aussi, Nathalie Sarraute… A partir de là, Proust fait partie de la tradition moderniste du XXe siècle avec Kafka et Joyce.

Et aujourd’hui?

La popularité de la psychanalyse dans les années 1960 a servi Proust. Le rêve, la mémoire, la sexualité infantile, autant de thèmes qui ont fait de Proust une lecture faste pour les années 1960 et 1970. Pendant longtemps on a lu Proust bien qu’il fût juif et homosexuel. Puis on l’a lu parce qu’il était juif et homosexuel. Il y a eu un renversement de ce qui était une réticence en ce qui était une grande curiosité pour l’identité juive et sexuelle. La lecture de Proust s’est renouvelée. Et ces facteurs d’intérêt demeurent actifs aujourd’hui.