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Bonnes Feuilles

«Décédée le Jeudi-Saint 1938»

Un secret de famille, une sœur tôt disparue, qu’elle n’a pas connue et que peut-être elle doit remplacer, voilà la teneur de la «lettre» qu’Annie Ernaux publie aux éditions du NiL sous le titre «L’Autre Fille». Extrait

«C’est une photo de couleur sépia, ovale, collée sur le carton jauni d’un livret, elle montre un bébé juché de trois quarts sur des coussins festonnés, superposés. Il est revêtu d’une chemise brodée, à une seule bride, large, sur laquelle s’attache un gros nœud un peu en arrière de l’épaule, comme une grosse fleur ou les ailes d’un papillon géant. Un bébé tout en longueur, peu charnu, dont les jambes écartées avancent, tendues jusqu’au rebord de la table. Sous ses cheveux bruns ramenés en rouleau sur son front bombé, il écarquille les yeux avec une intensité presque dévorante. Ses bras ouverts à la manière d’un poupard semblent s’agiter. On dirait qu’il va bondir. Au-dessous de la photo, la signature du photographe – M. Ridel, Lillebonne – dont les initiales entrelacées ornent aussi le coin supérieur gauche de la couverture, très salie, aux feuillets à moitié détachés l’un de l’autre.

Quand j’étais petite, je croyais – on avait dû me le dire – que c’était moi. Ce n’est pas moi, c’est toi.

Il y avait pourtant une autre photo de moi, prise chez le même photographe, sur la même table, les cheveux bruns pareillement en rouleau, mais j’apparaissais dodue, avec des yeux enfoncés dans une bouille ronde, une main entre les cuisses. Je ne me souviens pas avoir été intriguée alors par la différence, patente, entre les deux photos.

Aux alentours de la Toussaint je vais au cimetière d’Yvetot fleurir les deux tombes. Celle des parents et la tienne. D’une année sur l’autre j’oublie l’emplacement mais je me repère à la croix haute et très blanche, visible depuis l’allée centrale, qui surmonte ta tombe, juste à côté de la leur. Je dépose sur chacune un chrysanthème de couleur différente, quelquefois sur la tienne une bruyère, dont j’enfonce le pot dans le gravier de la jardinière creusée exprès, au pied de la dalle.

Je ne sais pas si on pense beaucoup devant les tombes. Devant celle des parents, je m’attarde un moment. C’est comme si je leur disais «me voilà», et leur apprenais ce que j’étais devenue depuis un an, ce que j’avais fait, écrit, espérais écrire. Après je passe à la tienne, à droite, je regarde la stèle, je lis chaque fois l’inscription en grands caractères dorés, trop rutilants, refaits grossièrement dans les années quatre-vingt-dix par-dessus les anciens, plus petits, devenus illisibles. De son propre chef, le marbrier a supprimé la moitié de l’inscription d’origine, choisissant de ne laisser sous tes nom et prénom que cette unique mention, certainement parce qu’il la jugeait primordiale: «Décédée le Jeudi-Saint 1938». C’est elle qui m’avait frappée aussi la première fois que j’ai vu ta tombe. Comme la preuve inscrite dans la pierre du choix de Dieu et de ta sainteté. Depuis vingt-cinq ans que je viens sur les tombes, à toi je n’ai jamais rien à dire.

D’après l’état civil tu es ma sœur. Tu as le même patronyme que le mien, mon nom de «jeune fille», Duchesne. Dans le livret de famille des parents presque en lambeaux, à la rubrique Naissance et Décès des Enfants issus du Mariage, nous figurons l’une au-dessous de l’autre. Toi en haut avec deux tampons de la mairie de Lillebonne (Seine-Inférieure), moi avec un seul – c’est dans un autre livret officiel que sera remplie pour moi la case décès, celui qui atteste de ma reproduction d’une famille, avec un autre nom.»

«Quand j’étais petite, je croyais

– on avait dû me

le dire – que c’était moi. Ce n’est pas moi, c’est toi»

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