Point final (5)

Décembre 1926, l’ellipse d’Agatha Christie

Cette année-là, Agatha Christie, 36 ans, publie son premier grand roman, «Le Meurtre de Roger Ackroyd». Mais elle perd aussi sa mère chérie, puis son mari lui confirme son infidélité. L’une des pires années de sa vie, dira-t-elle. Le 3 décembre, elle disparaît. Pendant 12 jours, le pays entier la cherche. Elle reviendra, sans commenter ces jours d’absence. L’intarissable romancière ne s’expliquera jamais sur cet épisode

Décembre 1926, l’ellipse d’Agatha Christie

Cette année-là, Agatha Christie, 36 ans, publie son premier grand roman, «Le Meurtre de Roger Ackroyd». Mais elle perd aussi sa mère chérie, puis son mari lui confirme son infidélité. L’une des pires années de sa vie, dira-t-elle. Le 3 décembre, elle disparaît. Pendant 12 jours, le pays entier la cherche. Elle reviendra, sans commenter ces jours d’absence. L’intarissable romancière ne s’expliquera jamais sur cet épisode

Point final 5/6

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A jamais, voici le secret de la dame des mystères. En 1926, Agatha Christie, doux regard sous une coiffure à courbes, a 36 ans. Elle a déjà publié six romans, donc Le Meurtre de Roger Ackroyd. Vendu entre 4000 et 8000 exemplaires selon les sources, il établit le succès de cette jeune femme autant qu’il suscite un débat sur la technique narrative employée. L’ex-Agatha Miller vit avec son mari Archibald «Archie» Christie à Sunningdale, localité huppée proche de Londres. Le couple a une fille, Rosalind, 5 ans, très proche de son père.

Le 3 décembre 1926, Agatha Christie disparaît.

Dans son autobiographie, Agatha Christie parle de l’année 1926 comme «l’une des plus pénibles à évoquer». En avril, sa maman, qu’elle adorait, la dépeignant comme sa tutrice autant que sa complice de lectures, décède. Agatha est effondrée. Déboussolée, elle ne sait que faire sinon ranger, avec acharnement, la maison de Torquay où elle est née et où elle a grandi. Archie est d’abord à l’étranger, puis il revient, mais ne semble guère présent. Selon les Mémoires d’Agatha, il explique qu’il ne peut pas vivre avec des gens malheureux. Elle lui accordera cette excuse, avec une discrète indulgence. Mais un jour, il apparaît comme une personnalité «totalement étrangère». Et il confesse sa liaison avec une secrétaire, Nancy Neele.

Le vendredi 3 décembre 1926, dans la maison de Sunningdale, Archie et Agatha se sont disputés durant la journée. Le soir, Rosalind dort. Charlotte Fisher, la secrétaire de l’écrivaine, est de sortie à Londres. Il n’y a que la cuisinière, qu’Agatha salue lorsqu’elle sort vers 22 h, pour «faire un tour». Elle part avec sa voiture, dont elle est si fière. Lorsque Miss Fisher revient à minuit, elle s’inquiète. Le samedi à 6h du matin, un policier contacte Miss Fisher pour lui dire qu’il a trouvé la voiture au bord d’un étang, dans d’épais buissons.

Les premiers articles paraissent dans la presse le samedi. L’affaire va prendre une ampleur considérable. Disparition d’une jeune auteure déjà maîtresse du «whodunit», l’intrigue policière qui défie ses lecteurs: la trame est parfaite. Le mystère est d’autant plus épais que la disparue aurait laissé trois messages, à son mari, à Miss Fisher et à son beau-frère. On n’a jamais su la teneur des deux premiers: dans le troisième, elle disait partir en week-end dans une station thermale du Yorkshire.

Dès le dimanche, plus encore les jours qui suivent, le cas affole la Grande-Bretagne. Et la police: l’étang a été dragué en vain, puis l’on suspecte Archie, dont l’infidélité est rendue publique. Une prime aux informations est offerte par le Daily News, en concurrence acharnée avec le News of the World. On publie des photos enrichies de dessins, montrant comment la fantasque romancière aurait pu se déguiser, cheveux très courts ou coupe cloche bombée, lunettes… On l’imagine même en homme. On la traque dans les parages de la voiture. Il y aurait eu jusqu’à 15 000 bénévoles voulant aider la police. On cherche d’abord avec des chiens, puis par battue. Dans le beau livre Agatha Christie, la romance du crime, le biographe François Rivière raconte que même Dorothy L. Sayers, auteure de Lord Peter et l’Inconnu, autre grande dame du roman criminel, s’est jointe aux volontaires pour la battue.

Le 14 décembre, des musiciens d’un hôtel thermal de Harrogate, le Swan Hydropathic Hotel, dans le Yorkshire au nord du pays, signalent à la police qu’ils pensent avoir reconnu cette Mme Christie dont tout le monde parle. Archie s’y rend. C’est bien Agatha, inscrite sous le nom de Teresa Neele. Elle dit ne pas reconnaître son époux. Fin de la disparition.

Son autobiographie est, de loin, le plus gros livre d’Agatha Christie. Mais durant ses 942 pages où elle évoque jusqu’à la qualité des toilettes des villas à Bagdad, elle ne dit rien de ces douze jours. Elle ne les a jamais évoqués, ni donné la moindre explication.

Une grande perte de mémoire, voilà l’idée qui s’impose. Ensuite, les hypothèses s’empilent. Cette romancière qui monte a-t-elle voulu faire un coup de publicité? Agatha Christie n’a jamais caché sa motivation financière à écrire. La fille de Torquay a toujours dit sa peine à s’envisager écrivaine à part entière. Lors des faits, Le Meurtre de Roger Ackroyd est déjà paru depuis un moment. Et précisément, bouleversée par la mort de sa mère, elle a été incapable d’écrire. Le prochain roman, Les Quatre, paraîtra l’année suivante: sur conseil de son beau-frère, elle le tricotera en assemblant plusieurs nouvelles de son autre registre, le thriller international. Le résultat est plutôt pittoresque, du Fu Manchu avec Poirot. Evidemment, il bénéficiera du fait divers de décembre…

La disparition d’Agatha Christie mêle réel et fiction. Songeons à cette nouvelle de 1925, au titre français si opportun, «Une Etrange Disparition», dans laquelle Hercule Poirot liste les ­diverses hypothèses lors de la soudaine absence d’une personnalité…

Durant cette année 1926 a eu lieu la controverse du Meurtre de Roger Ackroyd. Le narrateur étant l’assassin, l’auteure est accusée de tricherie. C’est par une immense ellipse que la romancière a construit ce premier grand roman. «Je n’ai pas triché; simplement, je n’ai pas tout dit», argue en substance l’auteure. Le narrateur prend «un malin plaisir à n’écrire que la vérité: pas toute la vérité, mais la vérité tout de même», écrit-elle dans ses Mémoires. On pourrait en dire autant de ces douze jours de 1926. Dans la polémique, Dorothy L. Sayers s’est rangée du côté de sa collègue.

François Rivière, lui, penche pour la thèse de la vengeance. Ce soir du 3 décembre, après avoir poussé la voiture dans les taillis, Agatha aurait rejoint Nan, sa plus proche amie après sa sœur, qui aurait été complice des manœuvres: changement d’habits, puis fuite vers le nord. Une manière – curieuse, quand même – de malmener le traître de mari. Ne s’est-elle pas prise à son propre piège, se demande le biographe: de bonne épouse, elle est devenue suspecte, et même montrée du doigt…

En fait, le plus surprenant n’est pas cet épisode de douze jours en soi, mais le silence entretenu par la dame. Se serait-elle expliquée, ces jours de décembre auraient disparu des mémoires, et des biographies.

Le silence a enflammé les imaginations. La disparition d’Agatha Christie a nourri un roman, aujourd’hui épuisé. En 1990, centième anniversaire de l’écrivaine, les auteurs de la bande dessinée Ric Hochet consacrent leur (confus) 48e volume à une histoire de crime party de 1926 qui aurait mal tourné, relancée par l’hypothèse d’un inédit de la femme de lettres.

Mais c’est surtout une autre institution britannique qui nourrit le vide, à sa loufoque façon. En 2008, la série de la BBC Doctor Who, période David Tennant (le 4x07), raconte la vérité sur ces douze jours. Agatha Christie se serait trouvée mêlée à une réunion typiquement british dans un cossu cottage, avec à la clé, un meurtre commis par un pasteur qui se transforme en abeille géante. Le caractère surnaturel de l’événement, doublé de la visite du docteur, expliquerait l’amnésie de la grande dame. Du grand n’importe quoi. Sans doute, Agatha sourirait.

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Agatha Christie

Dans «Une Etrange Disparition», Hercule Poirot liste différents cas de disparitions

«On abuse beaucoup des cas d’amnésie: peu fréquents, il arrive quand même de temps à autre qu’il y en ait d’authentiques»

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