L’artiste et collectionneur genevois, pionnier de la vidéo, est mort en Espagne à l’âge de 72 ans. Amoureux des mots, des ombres vibrées de la statuaire africaine, voyageur en cargo, camion et taxi-brousse, humaniste qui ne se voyait bien que dans les yeux de sa compagne de 40 ans – l’artiste Muriel Olesen – Gérald Minkoff, né en 1937, est parti rejoindre les esprits doux, les fantômes dociles, qui habitaient son appartement genevois. Sa plus belle œuvre collective, peut-être. Un espace de quelques dizaines de mètres carrés, où les déjeuners de Daniel Spoerri, les violons déconstruits d’Arman, les photographies du couple Olesen-Minkoff jaugeaient des milliers d’objets d’Afrique, d’Océanie et d’Amérique du Sud qui n’offraient au visiteur que peu d’espace pour prendre place.

Gérald Minkoff était pionnier de la vidéo d’art. Dès 1968, il expose partout ses tapes foisonnantes, ses images en circuit fermé. Il intègre le laser à ses installations, mise en scène d’animaux en peluche à la Biennale de Venise en 1970. Il est primé ensuite à São Paulo, aux Etats-Unis. Il élabore, face au regard duel de Muriel Olesen, des séries de photographies des mêmes endroits visités. Deux images, côte à côte, qui rapportent le différend fondamental des perceptions mais aussi la fertilité de la rencontre. Le label de musique allemand ECM fait de ces visions de piscine russe hivernale, de désert humide, la ligne même d’une esthétique cotonneuse; cela convenait assez bien au photographe, lui qui aimait le jazz.

Minkoff et Olesen photographient chaque matin les lits nouveaux qu’ils viennent de quitter, «Météorites de l’amour» où la literie se ramasse en monolithe moelleux. Gérald croise Muriel en 1967. Il est d’abord son professeur, lui formé à l’anthropologie et la biologie. Ils détalent ensemble. Dans toute l’Afrique, au Sri Lanka, en Indonésie, Malaisie, Patagonie ou aux Etats-Unis. Ils en rapportent des tombereaux de pellicule imprimée. Mais aussi des histoires de presque naufrage à Zanzibar, de frontière congolaise, les destins vrillés, les silhouettes graciles de ceux dont ils ont croisé l’existence. Minkoff pouvait, d’une phrase qui embrassait le monde, montrer que tel buste de bois austral était la réplique anticipée, tridimensionnelle, de la voix de Billie Holiday.

Carnet de route, poétique de l’espace parcouru, l’œuvre de Gérald Minkoff ne peut être comprise sans sa vie. Celle d’un collectionneur savant, d’un voyageur écrivant. Il raffolait des palindromes, ces identités réversibles, où flotte le doute. Il avait compilé dans un fascicule certaines de ses plus belles réussites sémantiques. Dans sa série d’autoportraits de 1987, «Blanc presque noir, Noir presque blanc», il observait son double, manière de masque reflété. Ce désir d’autre, c’est finalement celui qui condensait le mieux une vie en art.