Un festival commence, et un front polémique s’ouvre. Jeudi, premier jour de Visions du réel à Nyon, des cinéastes ont diffusé un texte d’une dureté particulière à l’égard de la Section cinéma de l’Office fédéral de la culture (OFC), section que dirige Nicolas Bideau. Les signataires (lire en p. 14) évoquent une «régression colossale».

La crise a sa toile de fond, mais elle éclate à propos d’un enjeu précis, et stratégique pour le cinéma: la refonte du système de l’aide à la production de films, sur dossiers. Le régime actuel, qui repose sur des commissions thématiques (fiction, documentaire…), échoit en 2011. Pour le repenser, Nicolas Bideau a formé un groupe de travail comprenant une douzaine d’auteurs, producteurs, distributeurs et exploitants.

Ceux-ci ont analysé plusieurs mécanismes de pays proches, Allemagne, Belgique et Danemark, retenant quelques idées de ce dernier. Depuis 2008, à l’instar des autres instances scandinaves, le Danske Filminstitut, agence d’Etat, fonctionne selon un principe de «commissaires», ou consultants. Ceux-ci viennent de la branche et s’engagent pour trois ans, voire deux ans de plus. Ils se prononcent sur l’octroi d’aides, et doivent assurer l’encadrement des films. L’institut distingue les films novateurs des plus populaires (mainstream) et, dans ce cas, fait aussi appel à des experts extérieurs.

Songeant à ce modèle «totalement nouveau pour la Suisse, ce qui est un peu osé», Nicolas Bideau imagine l’instauration de trois à cinq intendants, «qui seraient indépendants de l’administration», précise-t-il, «et qui devraient rester au plus proche de la branche en suivant les projets. Aujourd’hui, les commissions se prononcent sur des objets trop statiques.» Et leur confidentialité a pour conséquence «un effet boîte noire».

«C’est le fait du prince, un seul individu et ses goûts», fustige le cinéaste Jacob Berger (Aime ton père, 1 journée). Il reconnaît qu’«il y a un problème avec les commissions, puisque les principaux concernés ne peuvent pas interroger leurs membres, ou doivent le faire sous le manteau», mais le système proposé représenterait une «dérive autoritaire». En outre, «ce rôle de l’intendant implique des compétences particulières: lire les scénarios dans trois langues, avoir une bonne connaissance de l’écriture, de la production, des questions administratives… Où trouvera-t-on des gens prêts à se lancer ainsi?» D’autant, ajoute-t-il, «qu’en Suisse, les producteurs vivent de manière fragile. Mettre en sommeil sa société est difficile.»

«Il doit y avoir une perspective de retour dans le métier. Ce système a aussi une valeur de formation continue», juge Olivier Müller, responsable de l’aide sélective à l’OFC. Qui s’interroge: «En quoi, trois à cinq responsables, ayant chacun une part de l’enveloppe, ont-ils davantage de pouvoir qu’une commission de cinq personnes régnant sur la totalité du budget?» Pour que le mécanisme fonctionne, admet-il, «il faut que les intendants aient une forte collaboration avec la branche, basée sur des critères reconnus par tous».

Ce qui n’a rien d’évident, étant donné l’état des relations entre l’OFC et les professionnels. Depuis son accession à ce poste, Nicolas Bideau collectionne les polémiques. En août dernier, une semaine avant Locarno, deux associations ont déposé une plainte administrative contre les méthodes de la section, l’accusant d’irrégularités et de favoritisme, griefs jugés infondés par le département.

Jacob Berger souligne le fait que le «cri du cœur» lancé ces jours traduit surtout l’inquiétude ambiante du secteur face au «dévoiement de la section, devenue gouvernement illégitime du cinéma suisse. Quelques fonctionnaires catégorisent et ostracisent les professionnels, décrétant, selon une idéologie très articulée, ce que doit être le cinéma suisse. Ces gens ne devraient pas être à cette place, mais devenir producteurs.»

«Je lance un débat tranquillement, en réunissant la branche, et voilà que sort un manifeste qui vise à clore le débat», rétorque Nicolas Bideau. «C’est dur à avaler, surtout que l’on tire à boulets ­rouges sur un projet qui mérite vraiment réflexion.» Il rappelle que, par obligation mais aussi afin d’apaiser le climat, il a lancé une évaluation de ses services – annoncée à Soleure, en janvier – par un organisme indépendant: «Nous ne dirigeons pas le cinéma suisse, nous appliquons la loi.»

De fait, la réforme de l’aide paraissant à ce point délicate, le délai sera repoussé. Sans doute pour 2012, année où entera en vigueur une nouvelle loi sur la culture.