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Pendulaire sur un quai de Waterloo Station, à Londres.
© HANNAH MCKAY / Reuters

Caractères

Déclaration d’amour au lecteur

CHRONIQUE. Ils sont rares et beaux, ceux et celles qui, en train ou en métro, ont un livre entre les mains

Faites l’exercice. Vous êtes dans un métro, dans un train. Levez le nez, regardez autour de vous.

Vos contemporains sont bien là. Et, pourtant, nombre d’entre eux sont ailleurs en même temps. Presque tous ont la tête baissée, le pouce ou l’index levé, prêts à caresser dans le sens du pixel l’écran scintillant de leur portable. Souvent, leurs oreilles sont fermées par des écouteurs. Ils ont la mine concentrée mais en en même temps légèrement flottante, comme s’ils étaient bel et bien absorbés mais pas vraiment requis. Ils jouent, ils lisent – une nouvelle par-ci, un post par-là – ils découvrent, s’informent, saluent, cliquent, zappant, errant dans l’infini vertical de l’écran sans fond, sautant d’un gouffre à l’autre.

Ceux-là, autour de vous, sont en majorité. Nettement plus de la moitié de ceux que peut apercevoir de sa place le voyageur ou la voyageuse qui les observe. Telles sont du moins les statistiques personnelles que j’ai établies au fil de mes déplacements.

Et puis, parfois, rarement, quelqu’un détonne, se détache, surprend par sa concentration. Celui-là – ou celle-là – a le plus souvent du papier entre les mains. Un bloc compact ou léger, grand ou de poche, une petite brique ouverte faite de feuilles et de signes: un livre.

Regardez bien, c’est un être rare. Sa concentration à lui ou à elle est différente. Lui – ou elle – est véritablement saisi par ce qu’il fait. Le lecteur tout comme la lectrice est tout entier dans l’activité de lire. Sa tranquillité, sa respiration, sa manière d’être au livre est bien différente de la légère fébrilité qui ne lâche pas ses voisins de banquette qui voguent sur leur écran.

Il y a chez les lecteurs quelque chose d’entier, de complet. Une sorte de paix. Une manière d’être là absolument, posés dans cette portion du monde en mouvement. Quelque chose de très beau, parce que, lecteurs ou lectrices, ils semblent avoir oublié qu’on peut les voir, tant ils sont voués à leur activité présente. Ils ont quelque chose de vulnérable, de touchant, de fragile. Ils sont beaux comme des dormeurs, comme des hommes, des femmes ou des enfants qui rêvent, comme ceux qu’on ne voit d’habitude que dans l’intimité de l’amour ou de la famille.

Ils ne vont pas voletant d’un pixel à l’autre. Ils sont en dialogue avec un récit, avec eux-mêmes peut-être, comme l’observe Proust: «En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même.»

Certes l’écran ou le papier ne disent pas tout. Moi-même, je suis une lectrice qui plonge souvent dans son smartphone ou sa tablette pour dérouler ou feuilleter des romans pixellisés.

Devoir de vacances: s’entraîner à percevoir chez mes semblables, frères et sœurs lecteurs, qui de son écran tire des rêves et des histoires, qui écoute sous la surface de verre étincelante ses propres voix intérieures.

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