«Depuis 2001, nous invitons chaque année à Paris un pays et sa scène photographique. Nous avons eu la Belgique, les Pays-Bas et le Mexique. Aujourd'hui, c'est au tour de la Suisse, et j'en suis heureuse, car elle est la plus impressionnante, et la plus variée du lot. La fraîcheur, l'engagement, la lucidité des jeunes artistes suisses sont exemplaires», s'enthousiasme Valérie Fougeirol. Beau compliment, surtout venant de la part de la commissaire générale de Paris Photo, le plus important salon international de la photographie.

Depuis jeudi, et jusqu'à ce dimanche soir, le Carrousel du Louvre accueille la 8e édition de cette foire spécialisée, destinée en premier lieu aux collectionneurs, et riche cette année de 105 exposants, dont 92 galeries et 13 éditeurs venus de partout, y compris d'Iran.

Preuve supplémentaire de l'enthousiasme parisien pour la Suisse, les organisateurs ont agrandi cette année l'espace habituellement dévolu aux pays invités. Outre une zone collective baptisée Statement («Déclaration»), qui regroupe les galeries, Paris Photo a aménagé un espace pour le Fotomuseum de Winterthour, ainsi qu'une Project Room qui propose aux visiteurs des vidéos sélectionnées par le Centre culturel suisse de Paris.

Huit galeries alémaniques et romandes ont été invitées à «faire une déclaration», en l'occurrence à présenter une ou un artiste qui s'exprime avec la photographie. Il s'agissait, pour les organisateurs, de faire connaître au public cosmopolite une nouvelle génération de créateurs qui ne sont pas stricto sensu des photographes, mais qui tirent parti du médium pour exprimer des idées et des préoccupations qui rejoignent celles de l'art actuel.

Il est par exemple certain que le travail du Zurichois Jules Spinatsch, 40 ans, s'inscrit dans la création contemporaine. Ses images muettes de villes en état de siège, celles qui ont reçu les récents sommets du G8, incarnent plusieurs tendances du moment. Tel le «documentaire conceptuel», oxymore qui opère une rencontre entre le photojournalisme et la photo plasticienne. Jules Spinatsch questionne aussi le médium lui-même, explore des «non-lieux», diffuse un climat de sourde inquiétude et n'oublie pas de politiser son propos. «Ce genre de discours engagé pourrait étonner de la part d'un pays neutre, poursuit Valérie Fougeirol. Mais je crois que cette position en marge libère le regard et stimule l'acuité créatrice des artistes. Le constat paradoxal m'a surpris, mais il est réel: de toutes les nations d'Europe de l'Ouest, la Suisse est celle qui réfléchit aujourd'hui le plus à l'Europe.»

Erik Dettwiler, 34 ans, expose à la galerie Bischoff ses images sur la transformation des villes, à Kiev, Pristina ou ailleurs. L'artiste zurichois s'intéresse aux périphéries urbaines, à ces zones intermédiaires qui ne sont plus des villes, mais pas encore de la nature. «C'est ce type de regard socioculturel réfléchi, sérieux, responsable que j'apprécie et qui, je crois, est la caractéristique actuelle des jeunes artistes suisses, note Bernhard Bischoff, responsable de la galerie éponyme installée à Thoune. Il y a quelques années, le Centre PasquArt de

Bienne avait organisé une exposition collective de jeunes créateurs baptisée Nonchalance. Elle suggérait une certaine insouciance artistique par rapport au réel, à l'époque. Cette nonchalance a aujourd'hui été remplacée par la confrontation, la prise de position, l'engagement.»

Tous les artistes présentés par les galeries suisses ne sont pas de la jeune génération, à l'exemple de John Armleder, 56 ans, présent sur le stand des Editions Hard Hat. Il y déploie une mosaïque de photos achetées dans une brocante à New York. Les images montrent des stars et des acteurs un appareil photo à la main ou à l'œil. Ce thème unique met bien sûr en abyme le médium. Il rappelle aussi que l'art est une affaire de choix, d'appropriation dans le chaos visuel de l'information.

Tous les créateurs de Statement ne sont pas non plus des commentateurs critiques de leur environnement ou de leur technique, comme Thomas Fletchner, 43 ans, qui propose à la galerie genevoise Blancpain-Stepczynski trois images monumentales de cerisiers en fleurs. Enchâssés dans des caissons translucides de plexiglas, ces gros plans de branches en mouvement ont une qualité poétique, une séduction esthétique immédiates qui explorent l'autre versant de l'inquiétude contemporaine: le besoin impérieux de sérénité et de méditation. Zen!

Juste à côté, la galerie Edward-Mitterrand de Genève expose les autoportraits et portraits insolents de Régis Golay, Lausannois de 31 ans issu de l'Ecal, qui ont une qualité rare: l'humour. Notons encore la présence des galeries genevoises Analix Forever (qui présente les travaux oniriques de Nathalie Rebholz), Evergreen (Laurence Huber) ou encore Skopia. Celle-ci accroche les paysages, architectures et structures énigmatiques de Claudio Moser, 45 ans. Cet artiste de l'absence et du vide, qui aspire le regard du spectateur dans ses rêveries, est également présent dans la collection du Fotomuseum de Winterthour.

Pour la première fois, par l'entremise d'une trentaine d'images, la collection zurichoise sort de ses propres murs, au grand plaisir de la commissaire générale du salon parisien: «Le Fotomuseum est le meilleur musée européen de la photo, s'enflamme Valérie Fougeirol. Il est en tout cas l'une des institutions les plus intéressantes et novatrices. Depuis sa création il y a dix ans, ce musée a entrepris un travail unique de défrichage, s'ouvrant à toutes les tendances et les techniques de photo contemporaine pour mieux les faire dialoguer. Ses responsables ont accompli un travail hors pair.» Le Fotomuseum dévoile à Paris une partie de son exposition Cold Play qui, l'an dernier, a inauguré ses nouveaux locaux de Winterthour.

Michel Ritter et Nicolas Trembley, du Centre culturel suisse, ont eux concocté une programmation de vidéos en trois séquences, lesquelles correspondent à autant d'époques. La Project Room éphémère de Paris Photo déroule les œuvres d'«anciens» comme Urs Lüthi, Dieter Meier (de Yello) ou Fischli/Weiss, de talents confirmés comme Pipilotti Rist, Sylvie Fleury ou Thomas Hirschhorn et d'espoirs comme Alexia Walter, Emmanuelle Antille ou Olaf Breuning.

Pour le reste, Paris Photo semble s'être mis à l'unisson des préoccupations esthétiques suisses, à moins que cela ne soit le contraire. C'est d'ailleurs le contraire: comme le suggèrent les Armleder, Ritter ou Caujolle (le directeur de la galerie Vu qui expose des tirages rares de Gothard Schuh, l'un des pères fondateurs de la photo suisse), comme le répètent les responsables de galeries ou de la manifestation elle-même, il n'y a pas dans le Carrousel du Louvre l'expression d'une identité visuelle suisse; l'idée de tradition nationale semble étrangère aux artistes qui travaillent dans le pays.

La Suisse apparaît au contraire ouverte aux quatre vents, que ces derniers soufflent en direction du documentaire plasticien, de l'onirisme, du portrait tourmenté, du balisage topographique, bref, des grandes tendances du moment. Mais la porosité ne suffit pas à donner du talent. Selon la plupart des observateurs présents à Paris Photo, la bonne formation photographique, le goût de la rigueur (du «pinaillage», préfère le photographe de mode Peter Knapp, 73 ans, croisé dans le salon), ainsi que la densité incomparable de galeries et de musées expliquent en revanche un peu mieux le foisonnement réjouissant de talents suisses montrés, le temps d'un week-end automnal, dans les entrailles du Louvre. Qui s'en plaindrait?

Paris Photo, Carrousel du Louvre, 99, rue de Rivoli, Paris. Jusqu'au dimanche 14 novembre. Ouvert samedi 11h-20h, dimanche 11-19h. Rens. http://www.parisphoto-fr